Histoire,  Peinture

Le Panorama de Raclawice

C’est le britannique Robert Barker qui imagina le mot « panorama ». Il fut l’inventeur en 1787 d’un procédé artistique breveté qui allait connaître un succès considérable jusqu’au début du 20ème siècle. En 1788, Barker créa ainsi une première peinture semi-circulaire de Edinbourg. En 1796, il présenta une vue à 360° de Londres dans une rotonde construite pour cet usage. Par la suite, la mode des peintures panoramiques se développa à travers les villes d’Europe et d’Amérique du Nord. On en conçut des centaines. Moins d’une trentaine survécurent, et le panorama de Raclawice est l’unique du genre en Pologne.

Illusion optique

L’objectif de cette technique artistique est de donner au spectateur l’impression de faire partie de l’œuvre. A l’intérieur d’une rotonde spécialement aménagée, le public admire ainsi la peinture circulaire depuis une plate-forme centrale. Celle-ci est située à une hauteur et une distance de la toile telles que la perspective semble naturelle. Qui plus est, un décor de faux-terrain au premier plan estompe la frontière de l’image.

Pour une parfaite immersion, le spectateur entre par un long couloir sombre. Il rejoint ainsi le cœur de la rotonde dans la pénombre, tandis qu’un éclairage zénithal dissimulé illumine la toile. L’effet est saisissant: la lumière semble sortir de la scène et hypnotise le public. Certains panoramas dévoilèrent les vues de grandes villes du monde ou de monuments prestigieux, notamment lors d’expositions universelles. D’autres illustrèrent des scènes bibliques. Mais le sujet de prédilection de ces peintures gigantesques fut de loin les conflits célèbres, des batailles napoléoniennes au siège de Paris en 1870 en passant par la guerre de Sécession américaine.

Panorama de Raclawice
Panorama de Racławice (Vue partielle). Photo: Artpolonais.com.

Hommage à Kosciuszko

En 1894, la communauté polonaise du royaume de Galicie et de Lodorémie, alors au sein de l’Empire austro-hongrois, organisèrent l’Exposition nationale de Galicie à Lvov (actuellement Lviv en Ukraine) pour commémorer le centenaire du soulèvement de Tadeusz Kosciuszko. Le but était aussi de présenter au public une rétrospective de l’art polonais, ainsi que les progrès technologiques et industriels, sans oublier les réalisations sportives et culturelles de la région. Il faut dire que la Galicie était, à cette époque, le troisième producteur mondial de pétrole. L’un des premiers réseaux de tramway à traction électrique est construit peu avant l’ouverture. L’évènement dura 134 jours et attira plus d’un million de visiteurs, dont l’empereur Francois-Joseph 1er d’Autriche. 

Panorama de Raclawice
Exposition nationale de Galicie à Lvov, 1894 (Cyfrowe MNW).

Sur une idée de l’artiste Jan Styka, les organisateurs décidèrent de construire une rotonde pour exposer un panorama colossal. Natif de Lvov, Styka avait étudié la peinture historique auprès de Jan Matejko. C’est ainsi qu’une toile de 114 mètres de circonférence et 15 mètres de haut allait représenter plusieurs scènes de la fameuse bataille de Raclawice dont Kosciuszko fut le héros victorieux face à l’armée tsariste en 1794.

Contexte historique

Kosciuszko
Antoni Oleszczyński: Portrait de Tadeusz Kościuszko (détail). 1829. Musée National de Cracovie (Zbiory MNK).

Le territoire de la Pologne avait été accaparé par ses voisins russe, prussien et autrichien en trois étapes entre 1772 et 1795. La Russie envahit la Pologne en 1792. La Prusse, qui venait de perdre la bataille de Valmy, préféra alors négocier le traité de deuxième partage en janvier 1793 plutôt que d’entrer en guerre. La superficie de La République des Deux-Nations, réduite de 733,000 à 525,000 kilomètres carrés lors du premier partage, ne dépassait désormais plus 217,000 kilomètres carrés.

C’est alors que des militants polonais se mobilisèrent. Tadeusz Kosciuszko prit la tête du soulèvement. Son rôle lors de la guerre d’indépendance des États-Unis avait rendu célèbre ce général, apôtre armé du culte de la liberté. Sa renommée égalait celle de La Fayette. En mars 1794, profitant de l’absence de la garnison russe partie combattre les troupes rebelles du général Madalinski, Kosciuszko annonça un soulèvement général sur la Place principale de Cracovie. Il appela donc tous les hommes âgés de 18 à 28 ans à se battre, y compris les paysans qui n’avaient jusqu’alors pas le droit de porter une arme. Ce fut ainsi le premier conflit armé auquel toutes les couches sociales participèrent du côté polonais.

Bataille de Raclawice

Le 1er avril 1794, les troupes de Kosciuszko prirent la direction de Varsovie pour combattre l’armée tsariste russe très supérieure en nombre, dirigée par le général Alexandre Tormassov. L’affrontement eut lieu à Raclawice.

Tadeusz Kościuszko, représenté en tunique blanche, prit la tête de formations de recrues mobilisées de la province de Cracovie composées de faucheurs, des paysans armés de faux.

Kosciuszko
Panorama de Racławice (Détail). Photo: Artpolonais.com.
Panorama de Raclawice
Panorama de Racławice (Détail). Photo: Artpolonais.com.

Le général Kosciuszko utilisa l’expérience acquise lors de la guerre d’indépendance des Etats-Unis pour développer une tactique novatrice. Il tira d’abord avantage du relief du terrain pour protéger ses troupes. Il prit aussi les soldats russes par surprise en revers. Grâce à leur bravoure, les faucheurs réussirent ainsi à capturer des canons russes et mettre en déroute une partie de l’infanterie tsariste, conduisant Tormassov à battre en retraite.

Ayant l’impression d’être au milieu du champs de bataille, le spectateur assiste donc au choc entre les troupes polonaises et russes. À l’avant-plan, des cavaliers polonais, en uniforme bleu, repoussent vaillamment les Cosaques de Donetsk, en tunique rouge, et capturent leur bannière blanche et jaune.

Panorama de Raclawice
Panorama de Racławice (Détail). Photo: Artpolonais.com.

L’infanterie polonaise lance alors une attaque face aux grenadiers tsaristes, reconnaissables à leur tuniques vertes. Un groupe de tireurs polonais met ainsi en déroute les troupes russes.

Panorama de Racławice (Détail). Photo: Artpolonais.com.

Le général Józef Zajaczek contrôle le déroulement du combat du haut de son cheval. Près d’une maison incendiée, à l’arrière de l’armée polonaise, des paysannes secourent des soldats blessés. Un hussard à cheval semble se diriger vers le spectateur depuis la ferme, probablement porteur d’un rapport de Zajaczek au général Kosciuszko.

Panorama de Racławice (Détail). Photo: Artpolonais.com.

Epilogue

Venu à la rescousse des troupes impériales, le général Denisov arriva trop tard. Il put toutefois empêcher les insurgés de se rendre à Varsovie et contraignit Kościuszko à se retirer à Cracovie. Ainsi, la bataille de Raclawice, bien que victorieuse, ne permit pas de remporter la guerre face à l’Empire russe. Après d’autres combats opiniâtres, l’insurrection prit fin avec la capitulation polonaise le 16 novembre 1794. Le troisième et dernier partage de la Pologne eut lieu l’année suivante.

Malgré cela, dans la littérature et l’art polonais, Raclawice fut aussi populaire que les célèbres batailles de Grunwald ou Vienne. Comme les paysans avaient participé au soulèvement, cette victoire devint en effet le symbole de l’union de la nation pour l’indépendance.

L’initiative de Jan Styka

Jan Styka, Après 1905 (Wikipedia).

L’idée de présenter un panorama gigantesque de plus de 1700 mètres carrés commémorant la victoire de Raclawice revint donc à Jan Styka. Il s’associa au peintre Wojciech Kossak, célèbre pour ses représentations de batailles. Ils s’entourèrent d’une équipe d’artistes, chacun avec sa spécialité picturale. Wlodzimierz Tetmajer et Wincenty Wodzinowski, connus pour leur amour du folklore, s’attelèrent ainsi aux personnages de paysans. Tadeusz Popiel se consacra aux paysages, Ludwik Boller au ciel et Zygmunt Rozwadowski aux chevaux. Kossak se réserva évidemment les scènes de combat. Quant à Styka, il peignit lui-même la scène allant de l’attaque des insurgés contre les canons russes jusqu’au village incendié de Dziemierzyce.

Les artistes invitèrent également des historiens à coopérer. L’équipe se rendit dans les champs de Raclawice pour saisir le paysage au même moment de l’année et du jour qu’en 1794. Ensemble, ils reconstituèrent le cours de la bataille et analysèrent les costumes de la population locale.

Le travail dura neuf mois. Le 5 juin 1894, jour de l’inauguration de l’Exposition nationale de Galicie, le Panorama de Raclawice fut dévoilé au public et il recontra une immédiate popularité. L’œuvre resta une attraction culturelle de la ville de Lvov pendant près de 50 ans, à l’exception d’une exposition temporaire à Budapest. Et Jan Styka, désormais auréolé de ce succès, put voyager et réaliser d’autres panoramas, notamment des scènes religieuses, qui lui permirent d’acquérir une notoriété internationale.

Wojciech Kossak peignant le Panorama de Racławice. Ossolineum 1982. Photo de Kazimierz Olaszański (Wikipedia).

Enjeu diplomatique

En avril 1944, lors d’un raid aérien soviétique, une bombe atteignit la rotonde et endommagea gravement le panorama. On décida alors de rouler la toile et la mettre à l’abri dans un monastère. Déjà, en septembre 1939, Staline avait décidé d’annexer la région de Lvov en l’incorporant dans la République Socialiste Soviétique d’Ukraine. En 1945, les accords de Postdam déplacèrent le territoire de la Pologne vers l’ouest et déportèrent les polonais de Galicie orientale en Basse-Silésie, territoire détaché de l’Allemagne. La plupart des œuvres d’art restèrent à Lvov, mais certaines purent être récupérées. Ce fut le cas du Panorama de Raclawice, qui rejoignit en 1946 Wroclaw, la capitale de la Basse-Silésie.

Le gouvernement communiste de Pologne n’était toutefois pas pressé de restituer l’œuvre au public. La construction d’une rotonde spéciale ne démarra qu’en 1967. En 1980, l’Association des artistes polonais de Wroclaw prit l’initiative de former un comité de restauration de la toile. Une équipe de conservateurs de Wroclaw, sous la direction de Stanislaw Filipiak, s’attela à l’ouvrage. Au bout de quarante longues années de planification soviétique et quatre ans seulement avant la chute du régime communiste, la rotonde fut enfin inaugurée le 14 juin 1985.

Le Panorama de Raclawice retrouva immédiatement un nombreux public, à la fois fasciné par l’illusion artistique et fier de la scène héroïque. Il est aujourd’hui l’une des principales attractions touristiques de Wroclaw.

Panorama de Raclawice
Rotonde du Panorama de Raclawice à Wrocław (Wikipedia).

Bibliographie:

. „Panorama Racławicka” Muzeum Narodowe we Wrocławiu, Wyd. ZET, 2017.

error: