Peinture

Anna Bilinska, portraitiste de l’âme

Première femme-peintre polonaise à la renommée internationale, Anna Bilinska est célèbre pour ses portraits à volonté introspective réalisés dans un style réaliste. Varsovie, puis Paris et les littoraux normand et bretons furent les cadres principaux de la carrière fulgurante de cette artiste attachante qui rêva de fonder la première école d’art réservée aux femmes à Varsovie.

Fille d’un médecin polonais qui exerçait dans la région de Kiev, Anna Bilinska naquit en 1857 dans un village situé alors dans l’Empire Russe.

Premiers maîtres

Photographie de Anna Bilinska, 1882
Photographie de Anna Bilinska, 1882 (Cyfrowe MNW).

A 12 ans, elle eut la chance de pouvoir apprendre le dessin sous la direction de Michal Elviro Andriolli, un peintre talentueux envoyé en exil par les autorités tsaristes pour sa participation à l’insurrection polonaise de 1863. Michal était le fils d’un sculpteur italien, devenu capitaine dans l’armée napoléonienne, qui s’était marié et installé en Pologne.

Ayant déménagé avec sa famille à Varsovie, et les Académies des Beaux-Arts étant réservées aux hommes à cette époque, Anna se tourna vers la musique et étudia le piano au conservatoire entre 1875 et 1877. A 20 ans, elle eut heureusement l’opportunité de reprendre son apprentissage pictural dans une école privée fondée et dirigée par Wojciech Gerson, un peintre paysagiste polonais qui forma de nombreux artistes de premier plan entre 1872 et 1896. Critique d’art et cofondateur d’une association pour l’encouragement des beaux-arts, Gerson permit à Anna de réaliser ses premières expositions.

Début 1882, Anna accompagna Klementyna Krassowska, sa meilleure amie, qui était malade, lors d’un voyage de six mois à travers le sud de l’Allemagne, l’Autriche et le nord de l’Italie. Elle put ainsi visiter de nombreux musées et étudier la technique des grands maîtres du 17e siècle, comme Rembrandt, Rubens et Murillo qu’elle admirait particulièrement. Elle eut aussi l’occasion de fréquenter un groupe d’artistes polonais installés à Munich.

A Vienne, elle rencontra Wojciech Grabowski, un peintre polonais qui allait devenir son fiancé. Peu fortuné, Wojciech ne pouvait malheureusement pas suivre Anna dans son périple, mais les amoureux restèrent très attachés et entretinrent une tendre correspondance jusqu’à ce que la mort les séparent.

Anna Bilińska-Bohdanowicz
Anna Bilińska-Bohdanowicz: Vue du conservatoire. 1877. Huile sur carton. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW).

Succès Parisien

En Novembre 1882, Zofia Stankiewicz, une amie et élève de l’atelier de Gerson, proposa à Anna Bilinska de l’accompagner à Paris poursuivre leurs études à l’Académie Julian. Cette école privée avait la spécificité d’avoir ouvert un cours réservé aux femmes dès 1876.

Anna Bilińska - Bohdanowicz: Portrait d’une dame avec des jumelles. 1884.
Anna Bilińska – Bohdanowicz: Portrait d’une dame avec des jumelles. 1884. Huile sur toile. 91 x 72 cm. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW).

Anna était volontaire et très studieuse. Elle rencontra des personnalités de la communauté artistique polonaise de Paris, comme le renommé peintre Jozef Chelmonski et le fils du poète Adam Mickiewicz, qui stimulèrent son ambition. Très vite, elle réalisa des expositions et remporta des prix. Avec leur composition naturelle, leurs traits précis et leurs tonalités subtiles, ses portraits attiraient en effet l’attention des critiques par la capacité de l’artiste à capter l’humeur et l’état d’esprit de ses sujets.

L’élégant Portrait d’une dame avec des jumelles (1884), l’exotique Portrait d’une femme noire (1884) ou le sensuel Portrait d’un homme à moitié nu (1885) permettent d’apprécier le talent déjà affirmé de la jeune peintre de 27 ans.

Anna Bilińska-Bohdanowicz: Portrait d’une femme noire. 1884.
Anna Bilińska-Bohdanowicz: Portrait d’une femme noire. 1884. Huile sur toile. 63 x 48,5 cm. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW).
Anna Bilińska-Bohdanowicz: Portrait d'un homme à moitié nu. 1885.
Anna Bilińska-Bohdanowicz: Portrait d’un homme à moitié nu. 1885. Huile et gouache sur toile. 95 x 67 cm. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW).

Jours sombres

En 1884, Anna perdit son père puis son amie Klementyna, qui lui légua une rente bien utile. Un an plus tard, la tuberculose emporta son fiancé, resté en territoire polonais. Qui plus est, à cause de sa condition de vie précaire à Paris, Anna souffrait d’un rhumatisme articulaire aigu qui entravait toujours davantage les capacités physiques dont la peintre avait besoin.

En sévère dépression, elle se réfugia quelques mois chez une amie peintre à Pourville-sur-Mer en Normandie. De cette période triste et mélancolique témoignent quelques aquarelles de paysages austères. Parmi les créations majeures figure l’atmosphère lourde du saisissant Sur le rivage (1886), qui capte admirablement l’opposition intime entre la vigilance de la mère et l’insouciance de l’enfant sous un ciel menaçant.

Anna Bilińska - Bohdanowicz: Sur le rivage. 1886.
Anna Bilińska – Bohdanowicz: Sur le rivage. 1886. Huile sur carton. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW).

En 1887, son Autoportrait à la palette, au style sobre, à la pose naturelle par laquelle Anna se présente en tenue de travail, sans coquetterie et les cheveux libres, exprime la volonté de Bilinska de se présenter à la fois en tant que femme affranchie des conventions de l’époque et en tant qu’artiste consciente de son talent. Ce chef d’œuvre lui apporta plusieurs médailles prestigieuses, ainsi qu’une notoriété désormais internationale, notamment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

Anna Bilińska-Bohdanowicz: Autoportrait à la palette. 1887.
Anna Bilińska-Bohdanowicz: Autoportrait à la palette. 1887. Huile sur toile. 117 cm x 90 cm. Musée National de Cracovie (Zbiory MNK).

Incartades impressionnistes

Grâce à des séjours en bord de mer, à Oléron ou dans le Finistère Breton, et surtout à sa passion pour la peinture, Anna retrouva peu à peu santé et joie de vivre. L’artiste sembla alors évoluer vers l’impressionnisme et le luminisme.

Ainsi, avec la magnifique Bretonne au seuil d’une maison (1889), Bilinska eut visiblement plaisir à jouer avec les reflets et les contrastes de cette scène en contrejour à l’atmosphère printanière. Fini le trait précis des portraits.

Autre lieu, autre saison, autre palette avec un étrange paysage urbain à la lumière saturée : certains critiques comparèrent le chef d’œuvre La rue « Unter den Linden » à Berlin (1890) à des œuvres de Monet ou Pissarro.

Anna Bilińska-Bohdanowicz: Bretonne au seuil d’une maison. 1889. Huile sur toile. Musée National de Wroclaw (pinakoteka.zascianek.pl).
Anna Bilińska-Bohdanowicz: La rue « Unter den Linden » à Berlin. 1890. Huile sur toile. 82 x 60. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW).

Retour au réalisme

Rentrée à Paris, Anna put se loger dans de meilleures conditions, au 27 rue de Fleurus, près du Jardin du Luxembourg. La portraitiste retrouva rapidement goût à la ligne claire et aux tonalités sobres et subtiles de ses débuts. Elle reçut de nombreuses commandes de portraits, en particulier de la part de l’élite de la communauté exilée polonaise.

peinture polonaise
Anna Bilińska-Bohdanowicz: Portrait d’une jeune femme portant une rose. 1892. Huile sur toile. 147 x 98 cm. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW).

En 1892, le comte Ignacy Korwin-Milewski, un riche collectionneur et mécène, choisit une seule femme parmi les vingt peintres polonais auxquels il passa commande pour sa galerie d’autoportraits d’artistes renommés. En juin de la même année, Anna Bilinska s’était mariée avec Antoni Bohdanowicz, un médecin, qu’elle avait rencontré deux ans auparavant. Dans son journal, Antoni nota que Anna esquissa le tableau en quelques jours seulement. Mais, en cet été caniculaire à Paris, les crises rhumatismales fatiguaient le cœur de son épouse.

Destin inachevé

L’artiste interrompit alors son œuvre et le couple partit à Varsovie avec l’intention de réaliser un vieux rêve que Anna partageait déjà avec son ancien fiancé Wojciech Grabowski: celui d’ouvrir une école privée d’art réservée aux femmes, à l’image des ateliers parisiens qu’elle avait eu la chance de pouvoir fréquenter. Elle n’eut malheureusement pas le temps de concrétiser cette ultime volonté. Anna Bilinska décéda à Varsovie d’une crise cardiaque le 8 avril 1893, à l’âge de 36 ans.

Antoni légua l’œuvre inachevée au Musée National de Varsovie, cet autoportrait d’Anna en femme-peintre accomplie, dont il avait décrit dans son journal « … la tête, au visage pensif, serein quoique toujours un peu pâle, aux yeux dont les profondeurs couvaient la flamme d’une vocation jamais éteinte… ».

Anna Bilińska – Bohdanowicz: Autoportrait inachevé. 1892. Huile sur toile. 163 x 113,5 cm. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW).

Rétrospectives

L’Autoportrait inachevé de Anna Bilinska-Bohdanowicz est présenté dans le cadre de l’exposition majeure « Pologne 1840-1918. Peindre l’âme d’une nation » au Musée du Louvre-Lens du 25 septembre 2019 au 20 janvier 2020.

Une exposition rétrospective accompagnée d’un catalogue raisonné sera consacrée à Anna Bilińska du 1er octobre 2020 au 24 janvier 2021 au Musée National de Varsovie.

Bibliographie:

. Ewa Micke-Broniarek: « Anna Bilińska – Bohdanowicz« . Musée National de Varsovie, mars 2005.

. Album de l’exposition « Pologne 1840-1918. Peindre l’âme d’une nation. ». Musée du Louvre-Lens.