Figure majeure du mouvement Jeune Pologne, Jozef Mehoffer (1869-1946) acquit une notoriété internationale grâce à la création de vitraux et de fresques murales. Dans sa villégiature paradisiaque de Jankówka, au sud de Cracovie, il trouva en 1911 l’inspiration de Słońce majowe (Soleil de mai), une peinture décorative et symboliste où la lumière printanière devient un véritable moteur poétique.
Jankówka, laboratoire créatif
À l’automne 1907, Jozef Mehoffer, alors professeur à l’Académie des beaux-arts de Cracovie, acheta un manoir en mélèze du 18e siècle dans le village de Jankowka, à une vingtaine de kilomètres au sud de Cracovie. Il se dressait sur une colline dont le sommet offrait une vue exceptionnelle sur les chaînes montagneuses des Beskides et des Tatras. L’artiste l’aménagea en résidence d’été. Il écrivit dans une lettre à sa femme : « Je remercie Dieu pour ce bout de terre qui me donne le contact avec la nature, nécessaire à l’imagination créative ».
Mehoffer y réalisa l’idéal moderniste du mouvement Jeune Pologne : l’art devait être la vie, et la vie, l’art. Le biographe Adam Radajewski expliqua : « Mehoffer conçut l’intérieur de la villa avec tout son équipement : décoration des murs et des plafonds, lambris ornementaux, lampes, jusqu’aux poignées de porte, et bien sûr de splendides meubles Art nouveau. (…) Il aménagea également l’environnement immédiat de la villa : un magnifique jardin fleuri et, surtout, un parc qui, grâce à de vastes terrasses spécialement dessinées par l’artiste et érigées sur ses instructions, descendait vers la rivière toute proche ».
Loin des intrigues de la ville, l’artiste goûtait au calme et contemplait la nature, entouré de sa famille et de ses amis proches. Un piano était à la disposition de ses confrères musiciens. Pour la famille Mehoffer, la villégiature prenait des airs de paradis.
Jusqu’à la vente du domaine, dix ans plus tard, Mehoffer y peignit certaines de ses meilleures toiles.
Soleil de mai, une scène domestique magnifiée
C’est dans ce cadre idyllique que Mehoffer réalisa Soleil de mai (Słońce majowe, 1911). Ce tableau condense l’esprit de Jankowka : lumière, calme et harmonie.
Elle montre la vue sur le parc depuis l’intérieur de la véranda jouxtant le manoir. L’œuvre charme l’œil par la richesse de ses couleurs, l’intensité de sa lumière et son atmosphère de bonheur familial.

Au premier plan, Mehoffer met en scène avec soin le mobilier de la véranda. Il semble attendre des invités : une table couverte d’une nappe blanche, un service en porcelaine, un samovar fumant – symbole d’hospitalité -, ainsi qu’une chaise verte sur laquelle un chapeau est négligemment posé.
Le travail ne fut pas aisé, comme en témoigne l’artiste dans une lettre à sa femme : « Aujourd’hui, j’ai peint la vapeur au-dessus du samovar (…) non sans obstacles, car le samovar ne voulait pas bouillir assez faute de charbon ; avec un certain effort, nous avons réussi à faire frémir l’eau. Cela a pris assez de temps, si bien qu’en dehors de ce travail et des tasses retouchées, rien d’autre n’a été ajouté au tableau ».
Un gigantesque rosier en pleine floraison symbolise à la fois la vitalité du foyer et la fragilité du moment.
Au sommet des marches menant au jardin, une dame vêtue de manière très raffinée, tournée de dos, attire l’attention. Il s’agit certainement de Jadwiga, l’épouse de Jozef, vedette de la plupart des peintures réalisées à Jankowka.
A l’arrière-plan, le regard glisse vers de superbes rosiers et lilas – fleur symbole traditionnel de mai -, pour enfin se perdre dans l’immensité du parc derrière le portail.
Soleil de mai mêle en réalité symbolisme et art décoratif.
Entre symbolisme et art décoratif
Mehoffer organise en effet un ensemble harmonieux plus qu’une scène strictement réaliste. La perspective déformée, la composition en plans successifs, le rosier surdimensionné confèrent à la peinture une dimension décorative, presque théâtrale, à la manière d’une tapisserie ou d’un vitrail monumental.
Quelques années plus tôt, l’artiste avait déjà testé avec succès un schéma décoratif similaire pour Jardin Étrange (1903), une œuvre énigmatique titrée à l’origine Soleil.

Dans Soleil de mai, Mehoffer cherche à transmettre une sensation : celle d’un matin ensoleillé, où respirent calme et beauté. Dans une ambiance idéalisée, l’intérieur de la véranda et le jardin se rejoignent ; la nature entre dans la maison, la vie domestique se prolonge dehors.
Placée sur le seuil, telle une statue dorée, la femme incarne le pivot symbolique de ce lien entre nature et foyer, devenant ainsi une figure presque allégorique de la douceur domestique.
La lumière naturelle reste toutefois l’élément le plus important. Elle éclaire les objets, les fleurs et le jardin avec une intensité presque dorée. Les couleurs deviennent plus vives, les surfaces brillent, et l’ensemble prend un aspect chaleureux. La palette est claire et lumineuse : verts frais, roses éclatants, blancs brillants, violets doux. Ces couleurs renforcent l’idée de renouveau. C’est la lumière du printemps, celle qui annonce le retour de la chaleur, de la croissance et d’une forme de vitalité tranquille.
Ce soleil de mai donne au tableau un caractère poétique. Il transforme un moment simple en une scène apaisante. Le quotidien devient plus sensible, comme si la lumière révélait quelque chose d’essentiel : la douceur du foyer, la beauté du printemps et la joie d’un instant suspendu.
Variations autour de la lumière
Une décennie plus tard, Mehoffer reprit ce dialogue entre lumière, nature et figure féminine, dans le cadre enchanteur de Jankowka. Dans La petite ombrelle rouge (1917), le plan de la composition s’élargit et s’ouvre sur les parterres et plates-bandes, le parc, et la silhouette des montagnes à l’horizon, noyée dans une brume bleutée. Au milieu de la verdure, des fleurs colorées scintillent au soleil. Assise sur les marches, l’épouse de l’artiste est absorbée par sa lecture. Vêtue de blanc, à l’abri d’une ombrelle rouge, elle évoque une geisha japonaise.

Manoir et jardin à Jankówka (1914) offre une perspective plus classique sur le manoir derrière les plates-bandes fleuries. La manière de rendre les formes et les couleurs, sous forme d’aplats monochrome, se rapproche encore de la technique du vitrail.

Jankowka fut aussi le lieu où Mehoffer créa Zinnias (1911). La composition audacieuse est influencée par l’art japonais, à la mode en Europe depuis les années 1880. Elle met en scène son épouse, assise nue et observant des fleurs coupées, placées au premier plan. Jadwiga semble méditer sur la fragile magnificence des plantes. On peut le lire à la fois comme une ode à la beauté féminine et une réflexion sur le passage du temps.

26, rue Krupnicza à Cracovie
Très occupé par ses fonctions de recteur à l’Académie des Beaux-Arts, Mehoffer vint de moins en moins souvent à Jankowka. Il finit par vendre le manoir en 1917.
En 1932, il acheta et rénova une grande maison historique, de style néoclassique, située à Cracovie au 26 de la rue Krupnicza. Léguée au Trésor d’État par la famille de l’artiste, la propriété fut transformée en Musée Mehoffer et placée sous la responsabilité du Musée National de Cracovie.
Le jardin présente encore aujourd’hui la disposition originale imaginée par l’artiste en mémoire de Jankowka. La partie centrale est occupée par une vaste pelouse avec un parterre de fleurs entouré de rosiers arbustifs. L’ensemble mettent en valeur les mêmes plantes qui poussaient déjà à l’époque de Mehoffer, notamment des lilas, des jasmins, des arbres fruitiers, des violettes, des pensées, du muguet, d’impressionnantes pivoines et lys royaux, et bien sûr de nombreuses variétés de roses qui fleurissent jusque tard en automne.
N’hésitez pas à prendre le temps d’en apprécier l’atmosphère mélancolique quand vous passez à Cracovie. Et souvenez-vous alors de Soleil de mai où l’artiste transforme un simple matin de mai en une célébration de la beauté et de la vie.
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Bibliographie :
. Luba Ristujczina: Józef Mehoffer: Geniusz polskiej secesji. Wydawnictwo SBM, 2020.