Peinture,  Vitrail

Sécession polonaise

Le terme Sécession apparut en Europe Centrale à la fin du XIXe siècle. Il caractérisa des groupes d’artistes modernistes refusant le conformisme commercial porté par la bourgeoisie de l’époque. Très proche de l’Art Nouveau, la Sécession viennoise fut fondée officiellement en 1897. Elle s’inspira à la fois du symbolisme, de l’estampe japonaise, et du mouvement anglais Arts & Crafts (« Art et artisanats »). Elle fit la promotion d’un renouveau créatif et, pour certains de ses représentants, d’un art total.

Il n’est pas surprenant que le courant Sécession (« Secesja ») devint populaire en Galicie, une province polonaise annexée par l’empire d’Autriche en 1772. Et plus particulièrement à Cracovie et Lwow, haut-lieux de l’activité culturelle de la région. Cracovie était alors le berceau de Jeune Pologne (« Młoda Polska »), un vaste mouvement moderniste national faisant la promotion du néo-romantisme et du symbolisme. La mode gagna Varsovie dans une moindre mesure. Les artistes associés à la Sécession polonaise se montrèrent parfois réticents face à une décoration pouvant être jugée excessive. Mais, chacun à sa manière, ils établirent des passerelles avec les courants avant-gardistes de l’époque.

Mehoffer et Wyspianski

Jozef Mehoffer et Stanislaw Wyspianski naquirent tous deux en 1869. Renommés de leur vivant, ils allaient devenir les deux représentants les plus emblématiques de la Sécession polonaise. Amis de classe, Jozef et Stanislaw étudièrent la philosophie, ainsi que la peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie. Il eurent l’opportunité d’y suivre les enseignements du célèbre Jan Matejko. Boursiers, ils partirent poursuivre leur apprentissage à l’Académie Colarossi, une école d’art parisienne. Wyspianski passa environ trois années en France entrecoupées de voyages. Il fréquenta Slewinski et Gauguin. Puis il rentra définitivement à Cracovie en septembre 1894. Mehoffer resta étudier à l’École nationale des Beaux-Arts. Il vécut ainsi cinq ans à Paris. Il alla ensuite à Murano s’initier à l’art de la mosaïque.

A gauche | Stanisław Wyspiański: Autoportrait. 1902. Pastel. Musée National de Varsovie (domaine public).
A droite | Stanisław Wyspiański: Portrait de Józef Mehoffer. 1898. Pastel. Musée National de Poznań (domaine public).

La vie et la création des deux artistes furent intimement liées aux milieux culturels modernistes de Cracovie. Mais Mehoffer et Wyspianski développèrent rapidement des styles et des moyens d’expression différents. Le grand-père de Mehoffer venait de Moravie, une région tchèque. Le peintre et décorateur, apprécié des critiques d’art européens, resta toute sa vie ouvert aux influences internationales. Quant à Wyspianski, il devint un artiste total: peintre, architecte, ébéniste, poète, dramaturge, metteur en scène. Il préféra associer sa création au folklore local et à la ville de Cracovie dont il devint une icône.

Epouses inspiratrices

Mehoffer était marié à Jadwiga Janakowska, une collectionneuse d’art qui influença sa carrière. Il réalisa de nombreux portraits de son épouse, vêtue de robes élégantes et coiffée de chapeaux imposants. Jozef était fasciné par la garde-robe féminine. On rapporte qu’il sélectionnait lui-même les vêtements et accessoires pour représenter sa femme. Un peu à la manière de certains artistes de la Sécession viennoise, le peintre harmonisait les tonalités des fonds, des étoffes, des bijoux, voire de la chevelure de son modèle, dans une atmosphère suggérant luxe et sérénité. 

Josef Mehoffer
Józef Mehoffer: Portrait de l’épouse de l’artiste, Jadwiga. 1907. Huile sur toile. 68 x 51 cm. Musée National de Varsovie (domaine public).

Pégase devint un thème récurrent dans la peinture de Mehoffer. Il symbolisait l’inspiration. L’artiste associait généralement le cheval ailé à un décor floral.

Józef Mehoffer: Portrait de l'épouse de l'artiste avec Pégase en arrière-plan. 1913.
Józef Mehoffer: Portrait de l’épouse de l’artiste avec Pégase en arrière-plan. 1913. Huile sur toile. 93 x 77 cm. Musée d’art de Łódź (domaine public).

Peut-être influencé par sa rencontre avec Paul Gauguin et son amante javanaise, Wyspianski, l’intellectuel citadin, épousa une jeune paysanne de la région de Cracovie. Ce mariage lui valut une rupture avec sa famille. Stanislaw et Teodora eurent trois enfants, une fille et deux fils. L’artiste les peignit très souvent. Le Musée National de Cracovie abrite un portrait aux ornements typiques du style Sécession, alliant subtilement la nature et le folklore. Dans une ambiance sereine, Wyspianski y met en scène sa femme, leur bébé Stasiu et leur fille Helena. Celle-ci est curieusement représentée à la fois de face et de profil.

Stanisław Wyspiański: Maternité. 1905. Pastel. 58,8 x 91,0 cm. Musée National de Cracovie (domaine public).

Intemporalité et nature

Le style Sécession visait l’asymétrie, la linéarité et la décoration. Son graphisme alliait des lignes courbes et allongées, et des aplats de couleurs vives. L’absence de perspective signifiait l’intemporalité.

Le courant s’inspirait de la nature. Ses compositions végétales stylisées empruntaient iris, chrysanthèmes et nénuphars à l’art japonais. S’y ajoutaient lys et liseron, ainsi que des fleurs à valeur symbolique comme le pissenlit, le chardon et la rose. Paons, cygnes, serpents, libellules et papillons étaient les fréquents représentants du monde animal. Des créatures fantastiques et des femmes aux corps élancés et aux cheveux longs, flottant au vent, complétaient certaines œuvres avec allégresse et symbolisme.

Stanislaw Wyspianski
Stanisław Wyspiański: Iris et chardons (domaine public).

Wyspianski préféra souvent associer la douceur et la simplicité de la paysannerie régionale à la magnificence végétale.

Stanisław Wyspiański: Caritas. 1905. Fresque. Église des Franciscains de Cracovie (domaine public).

L’art du vitrail

Le vitrail est sans aucun doute le domaine offrant la meilleure visibilité aux œuvres de Wyspianski et de Mehoffer. Ce support d’expression jouit d’ailleurs d’une tradition très ancienne à Cracovie. On peut le constater en visitant le Musée du vitrail, fondé en 1902. Encore étudiants, Wyspianski et Mehoffer avaient participé à la création de vitraux pour la Basilique Sainte-Marie de Cracovie, à la demande de leur professeur Jan Matejko.

Mehoffer remporta quelques années plus tard un prestigieux concours international. Il lui permit de réaliser les cartons de treize magnifiques verrières pour la Cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg en Suisse. La création des vitraux s’étala sur une quarantaine d’années entre 1895 et 1936.

Józef Mehoffer: Vitrail de Notre-Dame-de-la-Victoire. 1896 – 98. Cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg en Suisse (domaine public).

Outre cet ensemble Art Nouveau parmi les plus importants au monde, l’une des polychromies les plus connues de Jozef Mehoffer s’intitule Vita somnium breve (La vie est un rêve court). Trois femmes souriantes se tiennent sous les ailes protectrices de la muse du Génie créatif. Elles personnifient les trois arts visuels: au milieu, l’architecture coiffée d’une lourde couronne; à gauche, la sculpture tenant un bloc; à droite, la peinture avec ses pinceaux à la main. Mehoffer exprime l’unité de ces trois arts, idée particulièrement populaire à l’époque de l’art total. A leurs pieds git la dépouille d’une jeune fille. La composition symbolise ainsi l’immortalité de l’art dominant la fugacité de la vie humaine.

Mehoffer
Józef Mehoffer: Vita somnium breve. 1904-06. Vitrail. Musée National de Cracovie (domaine public).

La puissance divine

A la même époque, la décoration de la Maison de la Société de Médecine de Cracovie fut entièrement confiée à Stanislaw Wyspianski. L’artiste y conçut notamment une magnifique cage d’escalier à la balustrade ornée de feuilles de châtaignier, ainsi qu’un vitrail reconnu comme un chef d’œuvre par les maîtres de l’art. Le président de la Société souhaitait une allégorie autour de Copernic, célèbre astronome mais aussi chanoine et médecin. Wyspianski choisit de mettre en scène Apollon, Dieu de la lumière, de la musique et de la poésie, attaché à sa lyre. Comme le soleil, Apollon est entouré de planètes, symboliques et personnifiées, dans une composition très futuriste. 

Stanisław Wyspiański: Apollon et le système copernicien. 1904. Vitrail. Maison de la Société de Médecine de Cracovie (domaine public).

Wyspianski créa d’autres vitraux très renommés pour l’Église des Franciscains. Leur esthétique aux formes naturelles et aux couleurs vives apporte une atmosphère à la fois vivifiante et mystique à l’édifice gothique. Au dessus de l’entrée de la nef, son monumental Dieu le Père ordonnant la création du monde est particulièrement expressif.

Stanisław Wyspiański: Dieu le Père. 1904. Vitrail. Église des Franciscains de Cracovie (domaine public).

L’univers de Okun

Edward Okun (1872-1945) est un autre des principaux représentants du symbolisme polonais et du courant Sécession. Héritier d’une riche famille aristocratique, il fréquenta les écoles artistiques les plus prestigieuses. Il commença ainsi à apprendre le dessin auprès de grands maîtres de l’académisme et du romantisme polonais, d’abord à Varsovie, puis à l’École des Beaux-Arts de Cracovie alors dirigée par Jan Matejko. Il poursuivit ses études à travers l’Europe. Benjamin-Constant l’initia ainsi à l’orientalisme à l’Académie Julian de Paris. Okun partit ensuite expérimenter la peinture en plein air auprès du naturaliste hongrois Simon Hollosy. Son éducation terminée, Edward Okun passa plus de vingt ans à Rome, où il joua un rôle actif parmi la communauté expatriée polonaise et exerça son art à l’époque du style Liberty, l’interprétation italienne de l’Art Nouveau.

Entre 1901 et 1907, Okun coopéra en tant qu’illustrateur à « Chimera », un magazine artistique et littéraire, élitiste et moderniste, basé à Varsovie.

Edward Okun
Edward Okuń: Vignette de couverture. Nuit. 1904. Lithographie couleur (domaine public).

L’artiste illustra également des recueils d’œuvres poétiques de représentants de Jeune Pologne, comme « Amour » de Jan Kasprowicz.

Edward Okun
Edward Okuń: L’homme et la mort. 1901. Illustration pour « Amour » de Jan Kasprowicz. (domaine public).

Des commentateurs affirment que Edward Okun reprit parfois le concept philosophique de panpsychisme. Selon celui-ci, la conscience est une caractéristique fondamentale et omniprésente du monde physique. L’esprit anime la nature.

Un conte de fées

Artistiquement, Okun ne fut pas seulement inspiré par l’Art Nouveau de son époque. Il fut aussi influencé par la Renaissance italienne et le préraphaélisme anglais qui l’avaient précédé. Il créa ainsi un style de contes de fées, caractérisé par des personnifications féminines et des références à l’univers musical.

Edward Okun
A gauche | Edward Okuń: Musica Sacra. 1915. Huile sur toile. 122.5 cm x 80 cm. Collection privée (domaine public).
A droite | Edward Okuń: Concert. 1911. Huile sur toile. Image perdue pendant la guerre (domaine public).

La guerre et Nous

La guerre et Nous est l’œuvre majeure que Edward Okun créa pendant la Première Guerre mondiale et la guerre polono-bolchevique qui suivit. L’artiste s’y représente avec son épouse dans un décor fantastique de serpents et de phalènes. Le couple tente de traverser la tourmente de la guerre, dissimulé sous le long manteau noir du peintre. Ils protègent entre leurs mains un bouquet de fleurs coupées, symbole de la vie humaine, belle mais fragile. À leurs côtés, une sorcière aux pieds nus personnifie la guerre, la famine et la mort.

Edward Okuń: La guerre et Nous. 1917
Edward Okuń: La guerre et Nous. 1917 -1923. Huile sur toile. 88 x 111 cm. Musée National de Varsovie (domaine public).

Comme tous les courants associés à l’Art Nouveau, la Sécession polonaise disparut avec la Première Guerre mondiale. Fantaisie, symbolisme et naturalisme firent place à la géométrie et la rigueur de l’Art Déco. La Pologne était désormais indépendante. Edward Okun s’installa à Varsovie où il enseigna à l’École des Beaux-Arts de ses débuts et se consacra au développement culturel et artistique de la nouvelle République.


Bibliographie:

. Magdalena Wróblewska: Stanisław Wyspiański, Apollo (System Kopernika), Culture.pl, grudzień 2009.

. Magdalena Łanuszka: Piękno,  wktórym kryje się groza. My i wojna Edwarda Okunia. Historiaposzukaj.pl.

. Anna Zeńczak: Józef Mehoffer, Vita somnium breve. Imnk.pl.

 

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