Culture,  Littérature,  Sculpture

Mickiewicz et l’épopée polonaise

Adam Mickiewicz (1798-1855) compta parmi les plus grands poètes romantiques du 19e siècle, aux côtés de Byron et Goethe. Alors que la Pologne avait disparu de la carte européenne depuis 1795, l’amour de la patrie perdue domina le romantisme polonais. Avec Juliusz Slowacki (1809-1849) et Zygmunt Krasinski (1812-1859), Adam Mickiewicz devint l’un des trois prophètes nationaux, ces bardes qui imaginèrent la résurrection de la Pologne. Un monument majestueux, créé par le sculpteur français Antoine Bourdelle, lui rend hommage à Paris, cours Albert-1er.

L’apprentissage d’un jeune romantique

Adam Mickiewicz naquit le 24 décembre 1798 dans une famille de petite noblesse polonaise. Il vécut son enfance à Nowogrodek, aujourd’hui en Biélorussie. Trois ans plus tôt, ce village faisait encore partie de la République des Deux Nations, unissant le Grand-duché de Lituanie au Royaume de Pologne. Mais en 1795, lors du partage du territoire de la République entre ses trois empires voisins, Nowogrodek se retrouva sous emprise russe.

Mickiewicz étudia à Wilno (Vilnius) à partir de 1815. Il fit partie du groupe d’étudiants qui fondèrent en 1817 les Philomathes. Il s’agissait d’une association littéraire et scientifique, dont la mission était de « diffuser une solide instruction au sein de la Nation ». Ses membres pratiquaient des joutes poétiques. Durant les vacances d’été 1819, l’apprenti romantique s’éprit de la fille de châtelains. Maryla admirait l’esprit talentueux d’Adam, mais sa famille la promettait à un riche comte, qu’elle épousa en 1821. Mickiewicz sublima cet amour malheureux dans Ballades et Romances (1822), une œuvre de jeunesse considérée comme le premier recueil de poésie romantique en Pologne.

En septembre 1819, Mickiewicz devint professeur de lettres dans un collège provincial. C’est là qu’il écrivit Ballades et Romances, ainsi que les deux premières parties de Dziady (Les Aïeux). Le motif théâtral de ce drame romantique en vers se référait à une ancestrale cérémonie païenne et slave d’évocation des défunts.

Passés dans la clandestinité à partir de 1820 en créant la Société des Philarètes, les philomathes promouvaient désormais la culture et le patriotisme polonais. Arrêtés, victimes d’un procès politique par les autorités tsaristes, une vingtaine d’entre eux furent condamnés en 1824 à un exil forcé en Russie, pour certains précédé d’une période d’incarcération.

Adam Mickiewicz
Walenty Wankowicz: Portrait de Adam Mickiewicz. 1828. Huile sur toile. 148 x 123cm. Musée National de Varsovie.

Mickiewicz et Pouchkine, une amitié contrariée

Echappant à la prison, Mickiewicz passa cinq ans entre Saint-Pétersbourg, Moscou, Odessa et la Crimée. Son lyrisme romantique et ses talents d’improvisation ravirent l’intelligentsia russe. Il écrivit ainsi en 1825 à Saint-Pétersbourg le poème intitulé « Incertitude » :

“Quand je ne te vois pas, je ne soupire pas, je ne pleure pas.
Je ne perds pas mes esprits quand je t’aperçois ;
Pourtant, quand je ne t’ai pas regardée depuis un moment,
Quelque chose me manque, quelqu’un m’est nécessaire ;
Et me languissant, je me pose la question :
Est-ce de l’affection ? Est-ce de l’amour ? “

Ses Sonnets de Crimée publiés à Moscou fin 1826 lui valurent l’admiration et l’amitié du poète et dramaturge Alexandre Pouchkine (1799-1837).

Durant son exil, Mickiewicz écrivit aussi Konrad Wallenrod, un roman en vers publié en 1828. Il y évoquait l’occupation de larges territoires polono-lituaniens par l’État monastique des chevaliers teutoniques au 14e siècle. Konrad, Grand Maître de l’Ordre, découvrit ses racines lituaniennes. Guidé par de nouveaux sentiments patriotiques, il décida de mener l’Ordre à la chute. Le roman contribua à inspirer l’Insurrection de Novembre des Polonais contre l’occupant russe (1830-1831).

Mais Konrad Wallenrod fut sans doute aussi une métaphore du conflit intime de Mickiewicz et Pouchkine. La relation entre les deux grands poètes romantiques ne survécut pas au renoncement de Pouchkine à désobéir au tsar. Une anecdote raconta aussi que les deux hommes auraient eu une amante commune, Karolina Sobanska, qui se révéla une espionne au service de l’empereur…

Dans son poème intitulé Aux amis moscovites, l’auteur fit une subtile confession : « Rampant en silence, je trompais le despote, mais je vous ai livré le secret de mon cœur ». Il avait donc appris le double langage dans lequel excellaient ses compagnons russes.

L’exil parisien

Finalement libéré de ce séjour forcé, Adam Mickiewicz voyagea deux ans en Europe, multipliant les conquêtes amoureuses. Puis il s’installa définitivement à Paris en 1832. Les premières traductions françaises de ses ouvrages venaient d’être publiées. Amant malheureux, prophète défenseur d’une nation opprimée, improvisateur de génie, barde slave, sa bibliographie, autant que son œuvre, séduisaient les esprits romantiques de la patrie de Victor Hugo. Le poète y retrouvait aussi l’importante communauté des émigrés polonais ayant fui la répression après l’échec de l’Insurrection de Novembre.

Dès 1832, Mickiewicz fit publier une suite au cycle romantique Dziady (Les Aïeux). Cette troisième partie est considérée comme un chef d’œuvre. Le héros se révolte d’abord contre l’autorité divine à laquelle il reproche les malheurs du monde. Il finit par se transformer en pèlerin de la liberté à travers l’Empire russe. Mickiewicz dépeint au final un peuple luttant pour préserver son identité, et des artistes guidant la nation opprimée. Bien plus tard, en 1968, la première des Aïeux au Théâtre national de Varsovie provoqua la colère des autorités soviétiques et la suspension de la pièce. Les étudiants répliquèrent par une grève et des manifestations de rue.

Publié à Paris en juin 1834, le poème en douze chapitres intitulé Pan Tadeusz (Messire Thaddée) constitue une autre œuvre exceptionnelle. L’auteur évoque la mémoire collective des Polonais et leurs rêves de paradis perdu. Il y décrit le conflit en 1811 et 1812 entre deux familles nobles, l’une alliée des Russes, l’autre partisane de l’indépendance, quelques années après l’arrivée de l’armée napoléonienne et la création du Duché de Varsovie. L’empereur des Français, vu tel un sauveur, soulevait l’espoir de l’indépendance tandis que ses troupes s’apprêtaient à marcher sur Moscou. Adam avait alors treize ans. Deux décennies plus tard, le jeune poète pouvait faire appel à des souvenirs marquants.

Le messianisme de Mickiewicz

Les œuvres de Mickiewicz traduisent la conviction qu’après une période ténébreuse, un homme providentiel doit permettre un retournement du destin. Napoléon a échoué parce qu’il a oublié sa mission spirituelle. Un autre doit désormais reprendre le flambeau.

A trente-cinq ans, alors que son œuvre littéraire connaissait son apogée, la vie intime du poète romantique bascula. Le 22 juillet 1834, il épousa en effet, à la surprise de ses amis, Celina Szymanowska (1812-1855), qu’il avait connue adolescente à Saint-Pétersbourg. Ils eurent six enfants.

La mère de Celina, Maria Szymanowska (1789-1831), avait exercé la profession de pianiste-compositrice de la cour de Russie. Elle descendait d’une famille frankiste, membre d’une secte hérétique juive considérant Jakob Frank (1726-1791) comme le Messie juif. A partir de 1759, le gourou et ses adeptes acceptèrent de se convertir en masse au catholicisme, un acte qu’ils virent comme une transition vers une nouvelle religion messianique. Ils prirent alors les noms de leurs parrains de baptême, membres de la noblesse polonaise, et se fondirent dans la société.

Celina et son entourage contribuèrent donc certainement à la mystique grandissante de son époux. Mais ce fut sans aucune mesure avec l’influence de Andrzej Towianski (1799-1878), un philosophe illuminé lituanien qui se prenait pour un nouveau Messie. Sa rencontre en 1841 marqua profondément la pensée et l’enseignement de Mickiewicz, alors qu’il venait d’obtenir la chaire de littérature slave du Collège de France.

Adam Mickiewicz
Kazimierz Mordasewicz: Portrait de Adam Mickiewicz. 1897. Huile sur toile. 67x51cm. Musée National de Varsovie.

Dernière croisade

Même s’il était en désaccord avec certaines positions de l’Église catholique, Adam Mickiewicz continua de s’appuyer sur les valeurs chrétiennes. Vers la fin de sa vie, il postula l’alliance entre les pays slaves et romans pour lutter contre les barbares russes. Il espéra notamment que la Guerre de Crimée (1853-1856), dont l’objectif était de protéger l’Empire Ottoman de l’expansionnisme tsariste, puisse aussi faciliter l’indépendance de la Pologne.

En 1855, il se vit confier une mission diplomatique par la France. Il rejoignit Constantinople, où il travailla à l’organisation de troupes polonaises destinées à combattre aux côtés des Ottomans. Il revint malade de la visite d’un camp militaire, et décéda le 26 novembre 1855, huit mois après son épouse.

Enterrée d’abord à la nécropole polonaise de Montmorency, sa dépouille fut transférée en 1890 dans une crypte de la cathédrale du château Wawel de Cracovie.

Le Musée Adam-Mickiewicz de Paris

La Bibliothèque polonaise de Paris fut fondée en 1838 peu après la première vague de la Grande Émigration qui suivit l’échec de l’Insurrection de Novembre. Sa mission était de collecter des livres, des archives et des souvenirs nationaux ayant survécu au pillage et à la destruction. Elle devint un centre de documentation ouvert à tous. En 2013, l’UNESCO inscrivit au Registre international Mémoire du monde la Bibliothèque, la Société historique et littéraire polonaise et le Musée Adam-Mickiewicz qu’elle abrite.

Celui-ci conserve des manuscrits originaux, une riche correspondance et de nombreux souvenirs personnels du grand poète romantique, dont une grande partie furent légués par son fils. Wladyslaw Mickiewicz (1838-1926), homme de lettre, assuma en effet la responsabilité de la Bibliothèque polonaise pendant plus de trente ans. Parfaitement bilingue, il traduisit en français l’essentiel de l’œuvre de son père, et créa le Musée Adam-Mickiewicz en 1903.

Adam Mickiewicz
Adam Mickiewicz: Pan Tadeusz. Manuscrit signé. Vers 1834. Ossolineum de Wrocław.

Le Monument à Mickiewicz

Le célèbre sculpteur français Antoine Bourdelle (1861-1929) fit publier en janvier 1923 un texte illustré, intitulé Comment j’ai aimé et senti Mickiewicz. Il y commentait et croquait avec passion son projet de Monument à Mickiewicz. En 1909, il en avait présenté les premières esquisses au Comité franco-polonais, à l’origine de l’initiative de rendre hommage au « poète qui symbolise la Pologne réunie ». L’association comprenait les membres les plus en vue de l’émigration polonaise à Paris, ainsi que d’autres personnalités prestigieuses, comme les écrivains Anatole France et André Gide, le sculpteur Auguste Rodin, les historiens Ernest Denis et Charles Seignobos.

Bourdelle
Antoine Bourdelle: Esquisse première de l’Epopée. Vers 1909. Dessin à l’encre. Bibliothèque INHA.

Originaire de Montauban, Antoine Bourdelle avait acquis un savoir important sur la Pologne en y fréquentant le salon de la veuve de Jules Michelet (1798-1874). Cet illustre historien était en effet devenu passionnément polonophile après avoir lié une profonde amitié avec Adam Mickiewicz. Lui-même féru de poésie, Bourdelle se sentait des affinités avec le héros polonais.

Le sculpteur séjourna à Varsovie en 1908 pour participer au jury qui sélectionna le projet Monument à Frédéric Chopin de Szymanowski. Il fut marqué par la sévérité de l’occupant. Il écrivit ainsi : « j’ai passé des jours à Varsovie. Sous le fouet russe, j’ai vu partir dans des cages de bois les déportés pour la Sibérie ».

L’Epopée polonaise

Antoine Bourdelle présenta ses premières maquettes au Comité entre 1909 et 1911. Le concept était une colonne surmontée d’une statue du poète représenté tel un pèlerin en marche, bâton à la main. Sur son fût, une femme ailée brandissant un glaive, intitulée L’Epopée polonaise, personnifiait la Liberté.

L’œuvre de Mickiewicz inspira cinq des six bas-reliefs ornant le socle. Pour le dernier, Bourdelle imagina une allégorie intitulée Trois Polognes.

Bourdelle
Antoine Bourdelle dans son atelier, assis contre la base du Monument à Mickiewicz; photo extraite de l’album commémorant son inauguration. Musée National de Varsovie.

Après-guerre, lorsqu’il fit publier Comment j’ai aimé et senti Mickiewicz, Bourdelle souhaitait relancer l’exécution de ce projet. La Pologne avait entre-temps retrouvé son indépendance, tandis que les sculpteurs étaient occupés à orner les trente-cinq mille monuments aux morts érigés sur le territoire français entre 1920 et 1925.

Fort heureusement, en 1926, la République de Pologne accepta de financer le moulage en bronze et la construction du monument de plus de douze mètres de haut, tandis que le sculpteur faisait cadeau de ses honoraires. Seul changement notable au projet original, Bourdelle fit évoluer esthétiquement le bas-relief Trois Polognes et le plaça sur la face avant plutôt qu’à l’arrière de la colonne. Il inscrivit : « Rassemblées, les trois âmes de la Pologne songent vers Mickiewicz, prophète de la délivrance. »

Enfin, au printemps 1929, quelques mois avant son décès, Antoine Bourdelle put assister à l’inauguration de son Monument à Mickiewicz, place de l’Alma. Le lieu avait une portée symbolique, la bataille de l’Alma étant la première grande victoire des forces alliées contre l’armée russe pendant la Guerre de Crimée. Pour faciliter la circulation automobile, la statue fut déplacée de quelques centaines de mètres, cours Albert-1er, en 1956, peu après la célébration du centenaire de la mort de Mickiewicz.

Bourdelle
Représentants polonais devant le Monument à Mickiewicz; photo de l’album commémorant son inauguration. Musée National de Varsovie.

Passages de témoin

Au début du 20e siècle, de nombreux jeunes artistes français ou étrangers adulèrent la qualité de l’enseignement d’Antoine Bourdelle. Les polonais appréciaient sa connaissance approfondie de leur culture. Certains avaient pu admirer son oeuvre exposée dans de prestigieuses galeries varsoviennes et cracoviennes en 1909 et 1910.

Après de premières études à Varsovie, Janina Broniewska (1886-1947) se rendit ainsi à Paris pour assister aux cours de Bourdelle à l’Académie de la Grande Chaumière entre 1909 et 1915. Dans l’atelier du maître, elle contribua d’ailleurs à la préparation d’esquisses en plâtre du Monument à Mickiewicz. En 1913, elle exposa au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts un buste d’Antoine Bourdelle en bronze, dont le Musée des Beaux-Arts de Varsovie conserve une édition originale en plâtre.

Bourdelle
Janina Broniewska: Buste de Antoine Bourdelle. 1911-1913. Plâtre. Musée National de Varsovie.

Tout en continuant à voyager, Janina Broniewska s’installa à Varsovie après l’indépendance de la Pologne en 1918. Les moins âgés de ses concitoyens durent y affronter le drame de la Deuxième Guerre mondiale une vingtaine d’années seulement plus tard. Et les survivants se virent privés de liberté pendant encore près d’un demi-siècle.

Échos

Alors, si vous avez l’occasion de vous promener un jour cours Albert-1er, en bord de Seine, prenez le temps de découvrir le Monument à Mickiewicz. A l’image de son poète-pèlerin, la Pologne possède la force culturelle qui lui permit de survivre aux périodes les plus sombres de son histoire. La plus longue furent ces cent vingt-trois années, entre 1795 et 1918, au cours desquelles elle fut rayée de la carte européenne et ses enfants interdits d’utiliser la langue de leurs parents. La sculpture monumentale reste un symbole de vigilance face à une menace géopolitique renouvelée, dont l’échos se fait entendre une fois encore à ses frontières moins d’un siècle après son inauguration.

Adam Mickiewicz
Monument à Mickiewicz, Paris. © Photo: Art Polonais.

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Bibliographie:

. Maria Teresa Diupero: Le monument à Mickiewicz de Bourdelle et son double commentaire par l’artiste. Histoire de l’art n°29-30 pp 89-101. Mai 1995.

. Małgorzata Dabrowska: Bourdelle – Mistrz i inspirator. Polskie rzeźbiarki w Paryzu. Archiwum Emigracji. Biblioteka uniwersytecka. Uniwersytet Mikołaja Kopernika, Toruń. 2012.

. Elzbieta Grabska: Autour de Bourdelle, Paris et les artistes polonais. Ed. Paris-Musées. 1996.

. Edmond Marek: Les origines des ballades et des romances d’Adam Mickiewicz. Annales Faculté des lettres et sciences humaines de Toulouse. Vol. XII, pp 155-168. Novembre 1965.

. Zofia Mitozek: Adam Mickiewicz vu par les Français. Romantisme. Vol. 72, pp 49-74. 1991.

. Halina Floryńska-Lalewicz: Adam Mickiewicz. Culture.pl (online, 10.12.2024).

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