Art graphique,  Culture

Ryszard Kaja, la Pologne en affiches

Après une brillante carrière de scénographe, Ryszard Kaja créa une série emblématique et populaire de cent-soixante-trois affiches, titrée Plakat-Polska (La Pologne en Affiches). Il offre ainsi une cartographie sensible du pays en rendant successivement hommage à des régions, des villes et des imaginaires locaux. Loin d’une représentation touristique classique, Kaja propose une vision profondément subjective, poétique et parfois ironique de la Pologne contemporaine.

De la scène à l’affiche

Ryszard Kaja naquit en 1962 à Poznan. Fils de l’artiste graphique Zbigniew Kaja (1924-1983) et de la céramiste Stefania Palatas (1921-2007), il étudia à l’Académie des Beaux-Arts de sa ville natale. L’année 1989 vit la chute du communisme en Pologne. Peu après, Ryszard Kaja fit ses débuts professionnels en tant que décorateur au Grand Théâtre de Lodz.

Dans les années 1990, il devint le scénographe principal de l’Opéra de Szczecin et du Grand Théâtre de Poznan. Il concevait non seulement les décors mais aussi les costumes et les affiches. Au total, il mit en valeur plus de deux cents pièces, opéras, spectacles, théâtre télévisé, ainsi que plusieurs films en Pologne et à l’étranger.

Il choisit d’abandonner ce métier, de peur d’y perdre son indépendance et sa créativité. Il commenta ainsi : « Soudain, j’ai remarqué que je me citais, que je me répétais sans émotion, parce que le stock de mes idées scéniques s’était épuisé et que je tombais dans une routine. »

Suivant les traces de son père, Ryszard Kaja consacra alors tout son temps à la création d’affiches. Il confia dans une interview : « L’affiche me plaît en tant que format parce que l’on s’adresse toujours à quelqu’un à travers elle. L’affiche a une longue histoire en Pologne. Elle fut utilisée comme moyen d’expression politique pendant les années communistes. Elle est plus directe que d’autres formats en ce qu’elle transmet un message ou le subvertit. Mais elle est aussi plus subtile et symbolique, car tout est réduit à l’essentiel. »

Plakat-Polska

Publiée à partir de 2012 par la renommée Galeria Polskiego Plakatu (Galerie de l’affiche polonaise) de Wroclaw, la série Plakat-Polska (La Pologne en Affiches) connut une popularité fulgurante.

Kaja y détourne les codes de l’affiche touristique, à son apogée dans les années 1930. Chacune avec sa propre identité graphique, ses cent-soixante-trois affiches témoignent de la diversité du pays. On retrouve ainsi des références à la nature et certains paysages, mais aussi à des spécificités architecturales, traditions populaires ou mythologies régionales.  Les contrastes entre modernité et folklore, entre humour et gravité, entre abstraction et figuration, reflètent également la complexité de l’identité polonaise.

Ryszard Kaja disait ne pas faire de cartes postales mais choisir ce qui le touchait. Il commenta ainsi sa démarche : « Cette série est nourrie par mes souvenirs, et bien qu’elles soient classées comme des affiches touristiques, elles ne présentent presque aucun monument spectaculaire, mais plutôt mes plaisanteries sur le pays, sa culture, son art, sa langue, sur ce que j’aime, sur des traditions parfois charmantes, parfois drôles, sur les coutumes, les lieux enchanteurs, parfois peu connus, sans embellissement excessif ».

Dans son affiche préférée, il transforme ainsi un snack populaire (harengs au vinaigre, cornichons, vodka) en emblème national. Dans une autre, il rappelle que la Pologne est renommée pour la qualité de sa production de fraises.

Ryszard Kaja
Ryszard Kaja: Polska. Publié par polishposter.com.

Il ajouta : « Je veux que cette série comprenne (…) différentes esthétiques graphiques. (…) Si l’on dispose ces affiches dans un certain ordre, cela donne quelque chose comme un petit livre sur l’histoire de l’esthétique de l’affiche polonaise. (…) Il y a la Jeune Pologne, l’art déco, le modernisme, le positivisme, et ainsi de suite. Mais tout est Kajowate ».

Tournons quelques pages de cet album-souvenir en grand format.

Les villes historiques

Ryszard Kaja représente les villes telles qu’elles existent dans la mémoire collective polonaise.

Commençons par Varsovie, capitale moderne à l’histoire compliquée. Les Soviétiques y édifièrent en 1955 dans un style réaliste-socialiste l’impressionnant Palais de la Culture et de la Science pour valoriser la puissance du pouvoir central. Pour une grande partie de la population, il représentait plutôt l’oppression communiste. Après la chute du régime, les gratte-ciels modernes construits tout autour atténuèrent à dessein une grande partie de son impact visuel. Kaja reprend ce thème dans un style géométrique et une tonalité froide. A l’inverse, une autre affiche célèbre l’ambiance bohème et joyeuse du quartier historique de Praga, situé sur la rive droite de la Vistule.

Varsovie
Ryszard Kaja: Warszawa | Praga warszawska. Publié par polishposter.com.

Sur la mer Baltique, Gdansk est connue pour son chantier naval, associé au célèbre syndicat libre Solidarność, créé en 1980 après une grève massive. Un soleil rougeâtre se couchant sur les silhouettes de grues monumentales évoque la révolte ouvrière de 1970. Sévèrement réprimée par le régime communiste, elle fit quarante-deux morts.

Ryszard Kaja
Ryszard Kaja: Gdańsk. Publié par polishposter.com.

La ville universitaire de Torun est renommée grâce au piernik toruński, pain d’épice traditionnel produit depuis le Moyen Âge. Aussi, l’astronome Mikolaj Kopernik (Nicolas Copernic) y naquit et développa la théorie de l’héliocentrisme au début du 16e siècle. Kaja reprend ces références sur la forme d’un pseudo-collage humoristique, dans lequel un pain d’épice figure notamment en orbite.

Pour illustrer la ville où fut signée l’union polono-lituanienne en 1569, Kaja fait appel au roman Le magicien de Lublin. Isaac Bashevis Singer (1903-1991), prix Nobel de littérature en 1978, y raconte l’histoire d’un illusionniste qui s’échappe de sa vie monotone à Lublin dans les années 1880, alors sous domination russe.

Pologne
Ryszard Kaja: Toruń | Lublin. Publié par polishposter.com.

Cracovie, capitale touristique

Soucieux d’éviter un cliché touristique, Kaja n’inclut aucune affiche titrée Kraków (Cracovie) dans la série. En lieu et place, Wawel revisite la mémoire enfantine du conte du légendaire dragon du château royal ; tandis que Nowa Huta incarne la monumentalité idéologique du quartier industriel bâti après-guerre par le régime communiste autour d’un complexe sidérurgique.

Cracovie
Ryszard Kaja: Wawel | Nowa Huta. Publié par polishposter.com.

Les savoir-faire traditionnels

Kaja s’intéresse aussi à de petites localités aux fortes traditions.

Ainsi, Bolesławiec et Ćmielów sont connues pour leurs céramiques, dont les productions faites à la main sont exportées dans le monde entier.

Pologne
Ryszard Kaja: Bolesławiec | Ćmielów. Publié par polishposter.com.

Ryszard Kaja reprend le rythme hypnotique des pois bleu-blanc de son motif le plus iconique.

Quant à Ćmielów, l’artiste choisit d’évoquer les designers modernistes renommés, tel Lubomir Tomaszewski (1923-2018), avec lesquels la manufacture de porcelaine collabora dans les années 1950-1960.

En Silésie, Koniaków s’est spécialisé dans la fabrication artisanale de produits en dentelle. Au fil de son histoire centenaire, l’assortiment s’est élargi des traditionnelles nappes aux sous-vêtements, gants et décorations de Noël. Kaja fait de ses motifs floraux une matière vivante, en symbiose avec la nature.

Au Sud de la Pologne, le village montagneux de Łącko est quant à lui renommé pour son eau-de-vie de prunes.

Pologne
Ryszard Kaja: Koniaków | Łącko. Publié par polishposter.com.

Près de Poznan, le festival annuel de musique rock de Jarocin, né en 1970, devint un symbole de liberté culturelle sous le régime communiste. Il façonna l’identité musicale alternative polonaise des années 1980, révélant des groupes majeurs et attirant des foules immenses. Ryszard Kaja en capture l’esprit dans une explosion de traits et de couleurs qui rappelle l’esthétique des affiches de concerts punks.

Une atmosphère bien éloignée de celle du sanctuaire de Jasna Gora (littéralement « la montagne lumineuse »). La célèbre icône de la Madone noire de Czestochowa devient une apparition dans un ciel étoilé vers laquelle pointerait la tour du sanctuaire.  Kaja rappelle par deux traits rouges les marques laissées par des rebelles hussites en tentant de voler la relique sacrée au 15e siècle.

Pologne
Ryszard Kaja: Jarocin | Jasna Góra (Częstochowa). Publié par polishposter.com.

Vastes plaines et littoral

Ryszard Kaja nous invite aussi à parcourir les paysages polonais.

L’artiste propose une évocation sensible des vastes plaines de Mazovie, autour de Varsovie. Le champ de coquelicots rouges se transformant en papillons, les silhouettes d’oiseaux planant sous un soleil pâle composent une scène douce et mélancolique, symbolisant à la fois mémoire, fragilité, symbiose et attachement à la terre.

Pologne
Ryszard Kaja: Mazowsze. Publié par polishposter.com.

Kaja utilise les lacs de Mazurie, au nord-est de la Pologne, pour évoquer les saisons dans une poésie graphique et silencieuse.

Ryszard Kaja: Mazury en été et en hiver. Publié par polishposter.com.

La mer Baltique inspire à Kaja un format et une palette minimalistes. L’artiste transforme ironiquement le soleil couchant en un poisson épineux, pouvant suggérer un danger latent derrière le calme apparent.

Minimalisme encore pour illustrer l’élégante station balnéaire de Sopot, près de Gdansk. L’artiste ignore l’emblématique jetée en bois (molo en polonais), la plus longue d’Europe (plus de cinq-cents mètres), pour ne retenir qu’une ambiance stylisée.

La mer Baltique
Ryszard Kaja: Bałtyk | Sopot. Publié par polishposter.com.

Au large de Gdansk, la péninsule de Hel est une bande de terrain sablonneux de trente-cinq kilomètres, dont la largeur varie entre cent mètres et trois kilomètres. Ses plages sont devenues très populaires au fil des années. Le village de Chałupy abrite en particulier la seule plage nudiste qui fut autorisée par le gouvernement communiste. Lors des tempêtes hivernales, la péninsule peut devenir une île et, pour la protéger de l’érosion, une grande partie a été boisée. Kaja choisit d’en pointer l’isolement par une sobre brosse diagonale sur des flots irréguliers.

Pour illustrer la ville balnéaire de Świnoujście, au nord-ouest de la Pologne, l’artiste retient cette-fois ci un symbole spécifique du lieu, le phare en forme de moulin de Stawa Młyny.

mer Baltique
Ryszard Kaja: Hel | Świnoujście. Publié par polishposter.com.

Paysages montagneux

A l’autre bout de la Pologne, la chaîne montagneuse des Tatras culmine sur le territoire polonais au mont Rysy (2,499 mètres). Un peu à la manière de l’Op Art des années 1960, Kaja joue avec la répétition de la forme triangulaire pour associer chalets rouges, sapins verts et montagnes bleues dans une composition hypnotique.

Au sud-est de la Pologne, à la frontière ukrainienne, la chaîne des monts Bieszczady se caractérise par ses pentes douces et arrondies, ses prairies d’altitudes, son isolement et son atmosphère sauvage. L’essence des Bieszczady pour Kaja, c’est une succession douce et lumineuse de collines ondulantes dans le style du peintre moderniste Jan Lenica (1928-2001).

Pologne
Ryszard Kaja: Tatry | Bieszczady. Publié par polishposter.com.

Au pied des Tatras, la région de Podhale est renommée pour ses stations thermales. La région tire son nom de « pod halami », qui signifie « sous les alpages ». Kaja choisit un graphisme qui renvoie au folklore des hautes-terres. Il ajoute une touche humoristique en faisant référence à l’expression « pod halki », qui veut dire « sous les jupes ».

Ryszard Kaja
Ryszard Kaja: Podhale. Publié par polishposter.com.

Les curiosités naturelles

Le miniature “Sahara polonais” de Błędów, avec ses 32 kilomètres carrés, est l’un des rares déserts naturels en Europe. On y aurait même observé des mirages. En 1966, Jerzy Kawalerowicz y tourna quelques scènes de son péplum Le Pharaon, nommé pour l’Oscar du meilleur film étranger. Depuis quelques décennies, un lent processus transforme progressivement le paysage en steppe. Adoptant un style surréaliste, Kaja semble donner vie à un petit arbre mort en lui associant l’ombre d’un vigoureux palmier.

Ryszard Kaja: Pustynia Błędowska | Jura Krakowsko-Częstochowska. Publié par polishposter.com.

Le plateau de Cracovie-Czestochowa, appelé Jura Polonais, est une région parsemée de roches calcaires blanches d’époque jurassique, de grottes et de ruines de châteaux moyenâgeux propices à de nombreuses légendes. Plutôt que ses paysages, Kaja célèbre l’essence minérale du lieu en stylisant une ammonite fossile.

Łysa Góra, littéralement « La montagne pelée », d’à peine 600 mètres, fut autrefois un important lieu de culte pour des tribus locales slaves. Quand la Pologne fut baptisée au 10e siècle, les édifices religieux remplacèrent les temples païens. Une abbaye bénédictine fut ainsi bâtie au sommet. Kaja associe logiquement le lieu au mystère et à la sorcellerie.

A l’est de la Pologne, le Haras national de Janów Podlaski, fondé en 1817, est réputé mondialement pour la qualité de son élevage de chevaux arabes. Pour célébrer ce mythe équestre, Kaja convoque l’imaginaire des hussards ailés (husaria), ces cavaliers d’élites polonais des 16-17e siècles reconnaissables aux immenses ailes fixées au dos de leur armure.

Pologne
Ryszard Kaja: Łysa Góra | Janów Podlaski. Publié par polishposter.com.

Post-scriptum

Terminons notre périple en célébrant un animal emblématique. À la suite de sa réintroduction dans les années 1950, l’élan devint le symbole du Parc naturel national Kampinos, près de Varsovie. Plusieurs centaines d’entre eux vivent aussi dans le bassin marécageux de la rivière Biebrza, ainsi que dans la forêt primaire de Białowieża, au nord-est de la Pologne. Dans une composition très graphique, Ryszard Kaja associe un élan majestueux à une forêt de bouleaux, et l’érige à la fois en icône de la nature sauvage et en symbole national.

Ryszard Kaja
Ryszard Kaja: Polska. Publié par polishposter.com.

La série Plakat-Polska fut exposée dans le monde entier, comme, par exemple, à New Delhi en Inde en 2016, ou à Austin au Texas en 2018.

Ryszard Kaja disparut en avril 2019, à 57 ans, des suites d’une longue maladie.

L’artiste avait eu la courtoisie d’autoriser artpolonais.com à reproduire les affiches présentées dans cet article à l’occasion de la publication d’une première version en 2017.


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Bibliographie :

. Nandini Majumbar : Looking behind the corner, an interview with Poster-Artist Rysard Kaja. thewire.in. 2016 (online, accès: 02.04.2026).

. Joanna Sokołowska-Gwizdka : The enchanting beauty of Poland, a conversation with Ryszard Kaja. austinpolishfilm.com. 2018 (online, accès: 02.04.2026).

. Piotr Policht : Ryszard Kaja. culture.pl. 2019 (online, accès: 02.04.2026).

. Mariusz Knorowski, curateur de l’exposition : Polska / Poland. Ryszard Kaja (1962–2019). Catalogue. Musée de l’affiche de Wilanow (Musée national de Varsovie). 2020.

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