Tadeusz Rozewicz
Culture,  Littérature

L’angoisse du 20e siècle dans la poésie de Rozewicz

Tadeusz Rozewicz (1921-2014) fut l’un des écrivains les plus innovants de sa génération. Mentionné plusieurs fois comme possible nobélisable, il fut récompensé des plus prestigieuses récompenses littéraires polonaises. Il reçut aussi en 2007 à Strasbourg le Prix Européen de Littérature pour l’ensemble de son œuvre, traduite en près de cinquante langues. Angoissé par la « mort de Dieu », auteur d’une quinzaine de recueils de poèmes, Rozewicz bouleversa également la scène théâtrale avant-gardiste dans les années 1960.

Né en 1921, Tadeusz Rozewicz fit partie de la première génération née dans une République de Pologne libre et indépendante, après 123 ans de partage territorial entre les puissances russe, prusse et autrichienne. L’adolescent passionné de littérature suivit les traces de son frère Janusz, de trois ans son aîné, en s’initiant à la poésie.

La Seconde Guerre mondiale marqua la désintégration de la jeune république, prise en étau, lors du pacte Ribbentrop –  Molotov de 1939, entre deux totalitarismes: le nazisme et le communisme. Elle vit un tiers de sa population disparaître, des communautés entières anéanties, l’essentiel de son patrimoine culturel détruit. En déplaçant ses frontières et en rattachant la Pologne au bloc de l’Est, la conférence de Yalta sonna le glas de la liberté pour les survivants et fut à l’origine de massives migrations forcées.

Dès le début de la guerre, Janusz s’engagea dans des activités clandestines. En 1942, Tadeusz prêta à son tour serment pour rejoindre l’Armée de l’intérieur (Armia Krajowa, AK), le plus important mouvement de résistance polonaise. Officier de renseignement, Janusz fut exécuté par la Gestapo en 1944.

Tadeusz Różewicz. Certificat de l’Armia Krajowa (AK).

Le rescapé

En 1947, Rozewicz publia Inquiétude (Niepokój), rassemblant des poèmes écrits pendant la guerre. Il y décrit un être traumatisé par ce qu’il ressent comme la fin du monde. La vie et la poésie ne pourront plus être comme avant. Le recueil comprend son célèbre Le Rescapé (Ocalony):

J’ai vingt-quatre ans
je suis un rescapé
de l’abattoir

Sons vides sons équivalents
homme bête
amour haine
ami ennemi
ombre et lumière

L’homme se tue aussi facilement qu’un animal
j’ai vu :
des fourgons d’hommes dépecés
qui ne trouveront pas le salut

Grands mots vous n’êtes que des mots
vertu et vice
vérité et mensonge
beauté et laideur
courage et lâcheté

Autant pèse la vertu que le vice
j’ai vu :
un homme être à la fois
vertueux et criminel

Je cherche un maître à vivre et à penser
qu’il me rende la vue l’ouïe et la parole
qu’il nomme à nouveau les choses et les concepts
qu’il sépare la lumière de l’ombre

J’ai vingt-quatre ans
Je suis un rescapé
de l’abattoir.

Tadeusz Rozewicz, Anthologie personnelle. Traduction : Jerzy Lisowski. Actes Sud, 1990.

L’écriture devint une thérapie pour Tadeusz Rozewicz. Marqué par la cruauté de l’époque, il proposa une nouvelle esthétique dans laquelle la sévérité de la prose, sans ponctuation, l’emportait sur la musicalité de la poésie. Il évitait les mots inutiles. Il visait plutôt un langage simple pour évoquer les pages les plus sombres de l’histoire européenne et décrire l’énormité inexprimable du mal dont il fut témoin.

Le poète suggérait une lecture sobre, aux lèvres pincées, valorisant les silences. En même temps, entre les lignes frugales, l’écriture devait se montrer suggestive. Rozewicz souhaitait exprimer ainsi sa souffrance et sa désespérance face à la disparition de toute forme de moralité et l’effondrement de l’ordre mondial pacifié de son enfance.

Rozewicz
Waldemar Świerzy: Tadeusz Różewicz. Affiche.

Le traumatisme

Son œuvre comporte alors de nombreuses références à la proclamation de la « mort de Dieu ». Dieu ne peut pas exister dans un monde où l’homme, créé à son image, « se tue aussi facilement qu’un animal ». La mort de Dieu signifie aussi la disparition de la culture civilisationnelle et de la mémoire de l’humanité qu’elle renferme.

Les poèmes de Rozewicz expriment au contraire la transmission, de génération en génération, de l’expérience traumatique. La mémoire des camps, des fusillades, des pendaisons, des massacres subsista en effet dans le subconscient des enfants et petits-enfants de ceux qui les endurèrent ou en furent les témoins. La population civile polonaise vécut ainsi des années après la guerre dans la peur que « les Allemands reviennent ».

La transmission de la peur

L’écrivaine Anna Janko, née en 1957, témoigna une telle expérience dans son livre Une si petite extermination (Mała Zagłada).

Hitler et ses comparses avaient planifié l’élimination de la population slave de la région de Zamosc, au sud-est de la Pologne. Ils entendaient faire coloniser ce territoire rural par des habitants du Troisième Reich.

Anna Janko décrivit le massacre, le 1er juin 1943, des villageois de Sochy, pour avoir aidé des résistants. En quelques heures, des soldats SS allemands réduisirent le village en cendres et assassinèrent ses habitants. La mère de l’écrivaine, alors âgée de 9 ans, figura parmi les quelques survivants du massacre. La petite fille vit l’assassinat de sa famille. L’orpheline n’oublia évidemment jamais la scène inhumaine.

Une si petite extermination est un témoignage utile car la mémoire des paysans polonais victimes des envahisseurs reste en marge de l’espace commémoratif officiel de la Seconde Guerre mondiale. Anna Janko indique qu’elle n’utilise pas le terme « nazi » dans son livre car personne ne connaissait ce mot pendant la guerre. Les gens parlaient des « Allemands ». C’était le nom de la peur. Elle écrit aussi : « Auschwitz, ce n’est pas la Pologne. C’est un bout de peau allemande, transplanté, cousu sur un corps polonais, greffé à une ville polonaise ».

Le récit est également une conversation entre l’autrice et sa mère. Celle-ci refusait d’évoquer ce qui se passa à Sochy. Mais Anna Janko explique à sa mère qu’elle l’a ainsi nourrie de peur, car « les larmes d’une mère sont trop lourdes pour un enfant ». Des sentiments d’instabilité et d’insécurité accompagnèrent donc sa jeunesse, et elle a toujours souhaité en préserver ses propres enfants.

Anna Janko
Une si petite extermination (couverture du livre) | Anna Janko (2015).

Le théâtre de l’absurde

Après la guerre, l’Union soviétique installa un gouvernement communiste fantoche à Varsovie et plaça la population polonaise sous la chappe sanglante du stalinisme. La dictature obligeait la société et ses habitants à vivre dans le mensonge et le déni de leur propre identité.

Rozewicz refusait de faire l’éloge de la patrie populaire et de se conformer à la censure. En 1949, il épousa Wieslawa qu’il avait rencontrée dans la résistance. Ils eurent deux fils et vécurent une vingtaine d’années très pauvrement dans un petit appartement à Gliwice en Silésie, avant de déménager à Wroclaw. Malgré la difficulté de trouver le calme nécessaire à son activité, Tadeusz continua d’écrire et publier des recueils de poésie.

En 1960, quelques années après la mort de Staline, il fit ses débuts de dramaturge en créant sa pièce la plus célèbre, intitulée Le fichier (Kartoteka). Ce drame avant-gardiste exprime la tragédie d’un individu solitaire et sans personnalité cohérente, perdu dans le système communiste. Le style grotesque traduit son impuissance, son incrédulité en l’avenir, et son autodérision. Le rythme brisé de la composition dramatique reflète non seulement le chaos émotionnel du héros, mais aussi l’état perturbé de la génération à laquelle appartient Rozewicz. Le langage métaphorisé sollicite l’imagination.

Ce chef d’œuvre du théâtre de l’absurde révolutionna la scène polonaise, malgré la difficulté de sa représentation. Le sujet, fortement enraciné dans la tradition et l’histoire de la Pologne, n’empêcha pas non plus le drame d’entrer dans le répertoire de scènes étrangères et d’influencer le théâtre mondial.

Le chercheur d’absolu

Certains accusèrent Tadeusz Rozewicz de nihilisme. En réalité, le poète, désespéré par la petitesse de l’homme, interrogeait le sens de l’existence. Exégète se référant souvent à des textes religieux, l’absence de la présence de Dieu sur terre s’accompagnait chez lui d’un désir d’absolu. Et son œuvre offre de nombreuses possibilités d’interprétation.

Cela conduisit son écriture à une forme d’anti-esthétisme. Avec son style squelettique, dépouillé de toute métaphore, en rupture avec le vers classique, Tadeusz Rozewicz visait une simplicité originelle, presque biblique.

Dans son recueil Troisième visage (Twarz trzecia) publié en 1968, le poème intitulé Parmi tant d’occupations (Wśród wielu zajęć) interroge à sa manière ce sens de l’existence humaine :

Parmi tant d’occupations
toutes urgentes d’ailleurs
j’avais oublié
qu’il me fallait aussi
mourir

léger insouciant
je négligeais ce devoir
ou bien je m’y livrais
au petit bonheur

dès demain matin
tout va changer
je me mettrai à mourir
avec soin
sagesse optimisme
et sans délai

Tadeusz Rozewicz, Anthologie personnelle. Traduction : Allan Kosko. Actes Sud, 1990.

Disparu un matin d’avril 2014, les cendres du poète reposent dans le petit cimetière situé au pied de l’église évangélique de Karpacz, dans le massif de Karkonosze, au sud-ouest de la Pologne. Tadeusz Rozewicz était tombé amoureux de cette chaîne de montagne, surnommée les « Monts des Géants », qu’il avait découverte grâce à son ami Henryk Tomaszewski (1919-2001), comédien et fondateur du théâtre de mime de Wroclaw.

Tadeusz Rozewicz
Église évangélique et cimetière de Karpacz, Pologne. Photo: Art Polonais.

L’angoisse de retour au 21e siècle

Tandis qu’elle condamna implacablement le nazisme, l’Europe occidentale céda parfois à une forme de romantisme face au stalinisme. Et, alors que l’expérience de la guerre et de l’impérialisme russe résonne de nouveau aux portes de l’Europe, lire Rozewicz aujourd’hui, c’est se plonger dans les interrogations de nos proches ancêtres face au même mal et la même absurdité.

Le poète ne nous délivre pas un enseignement. Il nous confronte à des questions auxquelles nous devons essayer de répondre par nous-mêmes.

Ma poésie

elle n’explique rien
elle n’éclaire rien
elle ne renonce à rien
elle n’embrasse pas tout
elle ne satisfait aucune attente

elle ne crée pas de règles nouvelles
elle ne participe à aucun jeu
sa place est définie
et elle doit la remplir

si elle n’est pas un langage ésotérique
si elle ne parle pas avec originalité
si elle n’étonne pas
il le faut visiblement

elle obéit à sa propre nécessité
à ses propres possibilités
à ses propres limites
elle perd en jouant avec elle-même

elle ne prend la place d’aucune autre
et ne peut être remplacée par elle
ouverte à tous
et dépourvue de mystère

jamais elle ne pourra assumer
toutes ses tâches

Tadeusz Rozewicz, Regio. Traduction : Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski. Arfuyen, 2008.


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Bibliographie:

. Jan Czerniecki: Różewicz. XX-wieczny niepokój (onlice, accès 21.02.2024) Teologiapolityczna.pl.

. Bartosz Suwiński: Ćwiczenia z nihilizmu. „Got is tot” (onlice, accès 21.02.2024) Nowynapis.eu.

. Anna Janko: Mała Zagłada. Wydawnictwo Literackie 2015 (s.105)

. Katarzyna Bielewicz: Mała Zagłada jako wyraz przestrzennego aspektu postpamięci. Literaturoznawstwo nr 8–9/2014–2015.

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