Peinture

Les femmes dans l’art et la vie de Malczewski

Muses, pythies, sirènes, harpies et anges remplissent les tableaux intrigants de Jacek Malczewski (1854-1929). Le peintre plaça souvent ses modèles dans des mondes mythologiques et symboliques. Attrayantes, mystérieuses, fortes à la fois physiquement et mentalement, les femmes incarnent l’imagination extraordinaire de Malczewski, artiste néoromantique et humaniste raffiné.

Jacek Malczewski naquit en 1854 à Radom, entre Varsovie et Cracovie, dans une famille noble désargentée. Parti étudier la peinture à Cracovie dès l’âge de 17 ans, il fut rapidement admis à l’École des Beaux-Arts où il devint l’élève du maître Jan Matejko. Jacek eut aussi l’occasion de compléter son éducation pendant huit mois à Paris. Son professeur Henri Ernest Lehmann lui aurait alors dit: « Vous êtes fou, mais vous avez un grand talent » [1]. À l’automne 1877, Malczewski revint poursuivre l’enseignement de Matejko, avant d’entreprendre, en 1879, de tracer son propre chemin artistique. Celui-ci allait être habité de nombreuses figures féminines.

La fiancée

Jacek se maria en 1887 avec Maria Gralewski, fille d’un riche pharmacien de Cracovie. Ils eurent deux enfants, Julia, née en 1888 et Rafal, né en 1892, lui-même futur artiste-peintre renommé. Peu avant leur mariage à la prestigieuse basilique Sainte-Marie, Jacek Malczewski réalisa un portrait de sa future épouse, peut-être le premier et le dernier représentant une Maria souriante. L‘artiste porte l’attention sur l’apparence gracieuse, la robe élégante et la coiffure soignée de sa fiancée. Maria, tournée sur le côté, semble ravie mais sa personne parait curieusement presque ignorée par l’artiste.

Jacek Malczewski: Portrait de la fiancée. 1887.
Jacek Malczewski: Portrait de la fiancée. 1887. Huile sur toile. 140 x 70 cm. Musée National de Cracovie (domaine public).

La muse

Le symbolisme apparut dans l’œuvre de Jacek Malczewski, déjà quarantenaire, dans les années 1894-1897. C’est à cette époque qu’il aurait fait la connaissance d’une jeune fille de bonne famille qui allait prendre une place majeure dans sa vie. Maria Kinga avait 25 ans de moins que Jacek. En 1898, elle épousa Stanislas Bal, un riche propriétaire terrien de la région de Lwow (aujourd’hui en Ukraine).

Maria Balowa était très différente de l’épouse de l’artiste. Celle-ci était portée sur la vie sociale et matérielle et ne commentait pas la peinture de son mari. Maria Balowa était, quant à elle, fascinée par l’art. Elle devint une intéressante partenaire de conversation pour Jacek. Elle créa un atelier dans son domaine, où Malczewski passait de plus en plus de temps.

Engouement. Autoportrait avec Maria Balowa, réalisée en 1906, est une composition surprenante mais typique d’une partie de l’œuvre de Jacek Malczewski, avec des personnages coupés ou décentrés. L’artiste se représente ici dans un coin du tableau. Comme souvent, Malczewski regarde le spectateur. Il semble inquiet. Avec des giroflées dans les cheveux, radieuse et rêveuse, Maria joue d’un instrument de musique folklorique des pré-Carpates polonaises.

Jacek Malczewski: Engouement. Autoportrait avec Maria Balowa. 1906. Huile sur carton. 73,5 cm x 101 cm. Collection privée (Agraart).

En 1904, Maria Balowa divorça après seulement six ans de mariage, à l’âge de 25 ans. Financièrement indépendante, elle pouvait se permettre de vivre à sa manière, même si, à l’époque, beaucoup considéraient cette situation comme scandaleuse.

La peinture de Malczewski emprunta alors des voies nouvelles et audacieuses pour l’époque. L’artiste dévoilait des visions originales semi-fantastiques, incarnées, colorées et spontanées, dans un environnement naturaliste. Envouté par sa jeune amie, le peintre plaçait son visage dans nombre de ses incarnations féminines.

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Jacek Malczewski: Tobie et la Harpie. 1909. Huile sur carton. 72,5 x 91 cm. Musée National de Cracovie (domaine public).

La chimère

En 1906, Malczewski voyagea avec Maria Balowa en Italie. Ils visitèrent, entre autres, Pompéi, Naples et Capri. Ce séjour marqua sans doute l’apogée de leur relation.

Malczewski peignit alors la scène suivante: par un lourd après-midi d’été, des nuages sombres s’amoncellent dans le ciel, annonçant la tempête à venir sur la plaine aride. Un homme gît au sol. Une chimère ailée est assise sur sa poitrine nue. Belle et charmante, elle semble pleurer tendrement. En même temps, elle blesse la poitrine de l’homme avec les griffes de ses puissantes pattes félines. Jacek Malczewski choisit de décrire ainsi sa lutte avec ses sentiments et peut-être avec toute sa vie d’artiste.

Jacek Malczewski: L’Artiste et la Chimère. 1906. Huile sur carton. 32,6 x 40,6 cm. Collection privée (Agraart).

Dans une lettre à sa femme, Jacek qualifia de «folie de l’artiste» son sentiment puissant pour Maria Balowa. La fascination était mutuelle. Ils s’écrivirent de nombreuses lettres. Après leur séparation peu avant la Première Guerre mondiale, Maria les détruira, mais Jacek les conservera, malgré sa promesse. Des années plus tard, ces lettres resteront le témoignage de la profonde affection qui unissait l’artiste et sa muse.

Hommage à l’art et à la muse

Le peintre créa son propre style, riche de symboles. Au centre de ses intérêts figurait l’Homme: son existence, son identité, sa liberté, son âme déchirée entre ses rêves et la réalité, sa vieillesse et sa mort.

Voyageur, Jacek Malczewski était un véritable artiste européen. Il s’inspirait des héritages de l’antiquité et du christianisme. Mais il restait aussi porté par l’histoire, les traditions et l’art de sa propre nation, en particulier le romantisme polonais.

Malczewski créa ainsi une œuvre au titre éloquent : Hommage à l’art et à la muse. Comme d’habitude chez le peintre, la muse est une femme. Ses vêtements mêlent antiquité grecque et folklore polonais. Elle tient dans ses mains un archet d’instrument de musique. Souriante, elle est assise entourée de jeunes faunes. Deux hommes debout devant elle lui rendent hommage. L’un lui présente des chardons épars, l’autre un bouquet soigné de myosotis. Selon le symbolisme des fleurs, celles-ci font référence, l’une à la situation politique difficile de la Pologne à l’époque, l’autre à l’assurance de la continuité de la mémoire nationale quelles que soient les circonstances. Le message est renforcé par les habits des deux hommes, évoquant un prisonnier ou un déporté pour l’un, et un soldat prêt au combat pour l’autre.

Jacek Malczewski: Hommage à l'art et à la muse. 1910.
Jacek Malczewski: Hommage à l’art et à la muse. 1910. Huile sur bois. 73 x 58,5 cm. Musée National de Varsovie (domaine public).

L’ange de la mort

Depuis le décès de son frère et de ses parents, Jacek Malczewski représentait la mort de manière obsessionnelle, sous les traits de Thanatos, dieu emprunté à la mythologie grecque et personnifié par le peintre sous une identité féminine (lire à ce sujet: Thanatos).

La représentation poétique de Malczewski est loin de refléter une atmosphère d’effroi. Malgré sa faux acérée, l’ange de la mort semble calme et patiente. C’est une envoyée qui soulage. En même temps, ce n’est pas un doux rêve: avec son corps vigoureux, Thanatos incarne la force de la nature et l’inévitabilité du destin.

Jacek Malczewski: La mort. 1902.
Jacek Malczewski: La mort. 1902. Huile sur toile. 98 x 75 cm. Musée National de Varsovie (domaine public).

Le peintre Stanislaw Witkiewicz écrivit qu’il y avait dans l’œuvre de Malczewski deux caractères remarquables de l’âme humaine: une poésie profonde des pensées et des sentiments, et le besoin de lui donner corps par l’image.

Dans La mort de l’artiste, Malczewski, peintre à l’âme de poète, imagina son départ entouré de muses.

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Jacek Malczewski: La mort de l’artiste. 1909. Huile sur bois. 107 x 87,5 cm. Musée National de Varsovie (domaine public).

Polonia ou la patrie perdue

Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, comme d’autres professeurs des universités de Cracovie, Malczewski fut invité par les autorités à se réfugier à Vienne avec son épouse.

Le thème de l’indépendance de son pays rejaillit alors dans son art. Le peintre était né dans un territoire polonais occupé depuis 1795 par trois puissances étrangères: la Russie, la Prusse et l’Autriche. La Première Guerre mondiale sonna le glas de ces empires. Des états-nations naquirent sur leurs ruines, dont la deuxième République de Pologne.

À cette époque houleuse, Jacek Malczewski créa une série de représentations de Polonia, métaphore de la patrie perdue, sous la forme d’une jeune femme fière de sa force et de sa valeur.

Jacek Malczewski: Autoportrait avec Polonia. 1914. Huile sur bois. 45,6 x 53,5 cm. Collection privée (domaine public).

Niké, la déesse grecque personnifiant la victoire, fut choisie pour exprimer la détermination des Légions polonaises formées en 1914 en Galicie, ainsi que l’espoir de tous les Polonais en un changement de destin.

Jacek Malczewski: Niké des Légions. 1916. Huile sur toile. Musée National de Cracovie (domaine public).

La Pythie

Michalina Janoszanka, une amie de sa fille Julia, devint le nouveau modèle de Jacek Malczewski. Après la mort de ce dernier, elle écrivit ses souvenirs sur l’artiste, et, fascinée par l’art, devint elle-même artiste-peintre. La sœur de Michalina posa aussi pour Malczewski, de même que Maria Sozanska, l’épouse de son ami, l’artiste-peintre Michal Sozanski.

En 1917, Malczewski réalisa trois représentations de la Pythie. Dans la mythologie grecque, elle était une prêtresse prédisant l’avenir dans le temple d’Apollon à Delphes. Pour Malczewski, la Pythie devint l’oracle des événements politiques de son temps.

Le 5 novembre 1916, les autorités d’occupation allemandes et autrichiennes avaient publié une proclamation rétablissant l’État polonais sur les territoires placés sous l’ancienne partition russe. Leur objectif était de pouvoir appeler des Polonais dans les armées allemande et autrichienne, renforçant ainsi les forces sur les fronts. L’avenir de la Pologne, ainsi que ses frontières, étaient toujours en question.

Pourtant, la Pythie sourit doucement et mystérieusement dans les peintures de Malczewski.

Jacek Malczewski: La Pythie. 1917.
Jacek Malczewski: La Pythie. 1917. Huile sur toile. 101,5 x 72 cm. Musée National de Kielce (domaine public).

La question de la renaissance de l’État polonais et les émotions qui l’accompagnent sont visibles dans de nombreuses peintures de Malczewski. Ce thème devint l’une des principales forces motrices de son travail, et Malczewski déclara alors: « Si je n’étais pas un Polonais, je ne serais pas un artiste. »

Madame Malczewska

Peu intéressée par l’art, l’épouse du peintre s’occupait du cadre pratique de la vie familiale et sociale du couple, de l’organisation des affaires domestiques à l’éducation des enfants. Elle espérait que la popularité de son mari dans les cercles huppés serait suivie de commandes lui permettant d’assurer le train de vie auquel elle aspirait. Ayant épousé un membre de la noblesse plutôt qu’un artiste, elle appréciait les voyages à l’étranger et les contacts avec l’aristocratie polonaise dispersée dans le monde.

Le peintre représenta sa femme à plusieurs reprises, toujours sous la forme de portraits réalistes. Jamais accompagnée d’aucune créature symbolique, Maria Malczewska ne fut en aucun cas une muse. Bien au contraire. A ce titre, le portrait le plus éloquent date de 1920. Le peintre y représente sa femme assise, les yeux fermés, devant un rideau obscur. À ses côtés, un chevalet expose une toile recouverte d’un drap. Malczewski pouvait-il mieux exprimer le sentiment que son univers artistique était inaccessible à son épouse?

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Jacek Malczewski: Portrait d’une femme. 1920. Huile sur toile. 129,8 x 96,8 cm. Muzeum Okręgowe de Bydgoszcz (domaine public).

Le manoir de Luslawice

Dans la Pologne libre des années 1920, Maria et Jacek Malczewski vécurent le plus souvent séparément.

L’artiste passa l’essentiel de ses dernières années au manoir de Luslawice, propriété du mari de sa sœur, dans le sud-est de la Pologne. Il y peignit certaines de ses œuvres majeures, avant que sa vue ne devienne déficiente. Cette résidence et son parc furent son havre de paix, jusqu’à la visite de Thanatos en 1929.

Jacek Malczewski: Manoir vide. 1922. Huile. 71.5 cm x 99.5 cm (Agraart).

Le manoir du 18e siècle a une histoire passionnante. Ayant survécu à la Seconde Guerre mondiale, il tomba en ruine à l’époque communiste. Dans les années 1970, il fut heureusement sauvé par Krzysztof Penderecki (1933 – 2020). Le célèbre compositeur polonais s’y installa en 1976 et l’entoura peu à peu d’un magnifique arboretum de 30 hectares comprenant environ mille huit cents espèces d’arbres et arbustes. En 2019, lui et son épouse léguèrent le manoir et son parc à l’État polonais. En 2013, Penderecki avait inauguré sur ses terres un prestigieux Centre Européen pour la Musique, académie visant à soutenir de jeunes artistes. Le musicien n’ignorait pas qu’il s’inscrivait ainsi dans les pas de Jacek Malczewski, qui avait fondé au manoir de Luslawice une école de peinture et de dessin destinée aux enfants talentueux des campagnes avoisinantes.


Notes:

. [1] Sandra Trela: Skłócona spoistość. (online), (dostęp: 04.19.2020) Wydawnictwo Uniwersytetu Śląskiego.

Bibliographie:

. Dorota Kudelska: Malczewski. Obrazy i słowa. Z serii Fortuna i Fatum.

. Stefania Krzysztofowicz-Kozakowska: Ku chwale artysty. Jacek Malczewski. Miejska Galeria Sztuki im. Władysława hr. Zamoyskiego w Zakopanem.

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