Peinture

Les rêves de Beksinski

Zdzislaw Beksinski naquit en 1929 à Sanok, au cœur des montagnes Bieszczady, au sud-est de la Pologne. Dans les années 50, cette petite ville de province était un bout du monde. Il ne s’y passait pas grand-chose. Et pourtant, lorsque le directeur du musée Guggenheim de New York le repéra et lui proposa une bourse d’étude de six mois aux États-Unis, le jeune peintre refusa. Il disait que quitter sa ville natale était incompatible avec sa recherche artistique.

Admis à l’Académie des Beaux-Arts, Beksinski choisit sur les conseils de son père d’étudier plutôt l’architecture à l’Université Polytechnique de Cracovie. Mais les exigences communistes laissaient peu de place à la créativité. Quelques années après ses études, Beksinski trouva un emploi plus attractif de designer de projets de carrosseries chez un fabricant d’autobus situé à Sanok. Trop modernes, aucun de ses quatre prototypes ne fut approuvé par la commission nationale pour être produit en série.

Sanok
L’hôtel de ville de Sanok. Photo: artpolonais.com

Heureusement, en parallèle, Beksinski expérimenta plusieurs voies artistiques : d’abord la photographie, puis le dessin et la peinture. Conceptuelle dès le début, son œuvre fut influencée par les expressionnistes polonais d’après-guerre, surtout Waldemar Cwenarski, lui-même inspiré par Witold Wojtkiewicz. Mais ses études avaient aussi donné à l’artiste un sens pointu de la perspective. Elles furent également à l’origine de sa fascination pour les édifices réinventés. C’est ainsi que la cathédrale, dont la forme rappelle plus particulièrement celle de Notre-Dame de Paris, est un thème récurrent de sa peinture.

Au-delà d’une recherche esthétique très affirmée, il n’est pas facile d’interpréter l’œuvre de l’artiste, malgré les multiples interviews qu’il donna. Il montrait une telle distance avec lui-même que les journalistes ne savaient jamais si ses propos étaient sérieux ou ironiques.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Autoportrait. 1956-57 (Wikipedia).
Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1983. Musée Historique de Sanok (Wikiart)
Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Fantaisie architecturale. 1980. Acrylique. 61 x 72 cm. Musée National de Kielce (mnki.pl).

Anxiété

Zdzislaw Beksinski était d’apparence joyeuse et connu pour son sens de l’humour. C’est néanmoins la tension existentielle qui domine sa peinture. Ses compositions aux formes humaines portent toutes la marque de la fugacité de la vie et de la solitude. Les personnages ressemblent à des morts-vivants. Certains sont mutilés. La combinaison de thèmes antagonistes, comme l’érotisme et la déchéance corporelle, ne peut laisser le spectateur indifférent.

Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1984. Acrylique sur panneau. 98.5 x 101 cm (Wikipedia).

Beksinski survécut à la guerre alors qu’il était un jeune adolescent. Certains critiques occidentaux en déduisirent un traumatisme. En fait, les années d’après-guerre, marquées par l’asservissement de la Pologne par le stalinisme et le communisme, exacerbèrent le sentiment d’absurdité de l’artiste. Certaines peintures des années 70 et 80 reflètent en quelque sorte l’atmosphère de l’époque en Pologne. Sous couvert d’une normalité apparente, c’est la confusion et l’absence de liberté et d’espoir qui dominaient.

Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1978. Huile sur panneau. Musée Historique de Sanok (Wikiart).

Le peintre fut aussi influencé par la littérature, surtout celle des existentialistes comme Beckett qui protesta contre l’imposition de la loi martiale en Pologne en 1981. Son travail semble parfois faire référence aux personnages shakespeariens déterminés par le destin comme Macbeth, Lady Macbeth ou Hamlet.

Période fantastique

Dans les années 70 et 80, la peinture de Beksinski semble refléter ses rêves, quoique l’artiste a toujours nié cette source d’inspiration. Il aborde souvent le thème de la mort. Le sujet de ses compositions est toujours surréaliste, mais le dessin extrêmement détaillé suggère un possible réalisme. Il déclara que selon lui, le minutieux Johannes Vermeer incarnait l’artiste parfait. Beksinski reproduisait avec précision les textures minérales et végétales, mais aussi la peau, les veines et les tendons humains, tout en donnant à son travail une forme irréelle très personnelle.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1978. Huile sur panneau. Musée National de Varsovie (Wikimedia).

Il y a un mélange d’effroi et de solennité dans ses peintures. Le monde présenté au spectateur est un théâtre plein de crânes, de cercueils et de fantômes. Beksinski pourrait vouloir nous fait prendre conscience que des squelettes vivent dans nos corps et que nos esprits sont impuissants face au mystère de la vie et de la mort. Si c’est troublant, c’est aussi parce que la culture moderne évite le sujet de la mort. Le peintre s’intéresse à la fragilité de l’existence et s’interroge sur son sens.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Paysage de cimetière I. 1970. Huile sur panneau. 73 x 91 cm. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW).

Les peintures de Beksinski souvent n’ont pas de titre. L’artiste voulait ainsi éviter de leur attribuer une interprétation particulière. Elles restent à la fois mystérieuses et universelles. Elles représentent des états métaphysiques qui peuvent entrer en résonnance avec chaque individu de manière différente, et suivant son état d’esprit du moment. Grâce à cela, Beksinski a aussi pu éviter que son œuvre soit cataloguée de façon trop rapide. Sa peinture a été et reste commentée d’une manière très variée.

Période gothique

Dans les années 1990, Beksinski s’éloigna de plus en plus de la fantaisie et de l’atmosphère lourde qui caractérisaient sa période dite fantastique, qu’il qualifiait également de baroque. Beksinski désigna lui-même la nouvelle séquence comme sa période gothique.

Zdzisław Beksiński: O1.1995. Musée Historique de Sanok. Photo: art polonais.com.

Les visions fantastiques cédèrent la place à des sujets et des personnages déformés, dramatiques et impersonnels. Beksinski voulait que ses peintures soient vues comme on écouterait une œuvre symphonique: l’interprétation est inutile, seuls comptent les impressions et les sentiments.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: AŚ. 1997. Huile sur panneau. Musée Historique de Sanok. Photo: artpolonais.com.

En 1958, son épouse Zofia avait donné naissance à leur fils, Tomasz. Leur maison de Sanok ayant été désignée par l’administration comme devant être détruite, la petite famille s’était installée à Varsovie en 1977. A la fin des années 1990, le peintre vit ses proches partir les uns après les autres. Tout d’abord décéda la mère de Zofia, qui vivait avec eux à Varsovie. En 1998, sa femme bien-aimée fut victime d’une rupture d’anévrisme. Et l’année suivante, son fils dépressif se suicida.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: IN. 2002. Huile sur panneau. Musée Historique de Sanok. Photo: artpolonais.com.

Motifs religieux

Beksinski répétait qu’un verset du Psaume 23 de l’Ancien Testament lui était particulièrement cher : « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: ta houlette et ton bâton me rassurent. » Cette gorge sombre apparaît dans certains tableaux, où une petite figure humaine essaie de s’éclairer dans l’immensité du néant.

Alors qu’il ne se considérait pas comme croyant, Beksinski soulignait que la pensée du néant après la mort lui était insupportable. Il évoquait également le roman « Procès » de Franz Kafka, l’histoire d’un homme qui ne peut se libérer de l’absurdité et de l’oppression du système. Il y a une scène où il vient au tribunal mais la porte est fermée et surveillée par un gardien. Kafka voulait-il dire qu’il n’y avait rien de l’autre côté?

Le motif de la croix apparaît souvent dans les peintures de Beksinski. Dans une interview, l’artiste expliqua qu’il ne pouvait nier qu’il avait été élevé dans un esprit chrétien. En Pologne, la religion catholique permettait à la grande majorité de la population non seulement de vivre sa foi mais aussi de s’évader par l’esprit de l’occupation. Le culte du pape polonais Jean-Paul II fut incomparable et les symboles chrétiens omniprésents.

Peintures de Zdzisław Beksiński. Musée Historique de Sanok. Photo: artpolonais.com.

Le dernier tableau de Beksinski représente une plaque rouillée et trouée, dont les plis forment une croix. Il fut achevé quelques heures seulement avant l’assassinat de l’artiste, le 21 février 2005, par le fils de son homme à tout faire. D’une certaine manière, la mort tragique et absurde de Beksinski contribua à la légende de son œuvre.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Sans titre. 2005. 98 x 98 cm. Huile sur panneau. Musée Historique de Sanok (Wikimedia).

Expositions permanentes

En Pologne, l’œuvre de Zdzislaw Beksinski est présentée au public par:

. le Musée Historique de Sanok,

. la Galerie Municipale de Czestochowa,

. le Musée National de Wroclaw,

. la Galerie Zdzisław Beksiński au Centre Culturel Nowa Huta de Cracovie.

Une exposition permanente lui est aussi dédiée à Osaka au Japon.

Le plus grand ensemble se trouve au musée historique de Sanok, auquel l’artiste a légué sa collection personnelle par testament. Le musée a aussi recréé l’atelier de l’artiste dans son appartement de Varsovie. La fenêtre donne sur les tours en béton d’autres immeubles de l’époque communiste. La petite pièce regorge de cassettes et de disques vinyles. Beksinski détestait le silence.

Atelier de Beksiński dans un appartement de Varsovie reconstitué au Musée Historique de Sanok (Wikipedia).

Bibliographie:

. Zdzisław Beksiński: Mroki podświadomości / Tebebres du subconscient. Muzeum Historyczne w Sanoku.

. Daniel Zarymbski: Zdzisław Beksiński – malarz apokaliptycznej wizji świata? Kultura-Media-Teologia, kmt.uksw.edu.pl.

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