Le mariage éphémère au 16e siècle entre le roi Sigismond II Auguste et la reine Barbara Radziwill marqua l’histoire de l’Union de Pologne-Lituanie, en annonçant la fin de la glorieuse dynastie Jagellon. Cet amour mythique stimula à juste titre l’imagination des artistes romantiques au 19e siècle, amateurs de mélodrames historiques. Il portait en effet les meilleures caractéristiques du genre : rencontres secrètes, jalousies et intrigues, cérémonies royales, rebondissements, morts d’apparence mystérieuse, auxquelles le folklore polonais ajouta une légende surnaturelle.
L’Union de Pologne-Lituanie fut signée en 1385. L’année suivante, Ladislas II Jagellon, grand-duc de Lituanie, épousa Hedwige d’Anjou, reine de Pologne. Ainsi débuta la puissante dynastie Jagellon (en polonais : Jagiełło). Cette alliance avait notamment pour objectif d’affronter la politique expansionniste des Chevaliers Teutoniques pour dominer l’accès à la mer Baltique. En 1410, Ladislas II Jagellon remporta à cet égard une victoire décisive lors de la bataille de Grunwald (Tannenberg).
L’âge d’or polonais
L’Union connut son apogée sous les règnes de Sigismond Ier le Vieux (Zygmunt I Stary, 1468-1548) et son fils Sigismond II Auguste (Zygmunt II August, 1520-1572). Son économie prospérait grâce au commerce entre le pourtour de la mer Noire et l’Europe occidentale. Elle était aussi dotée d’un système politique exceptionnel à l’époque, fondé sur une forme de démocratie nobiliaire. De plus, Sigismond I le Vieux transforma Cracovie en un haut-lieu de l’humanisme. Ainsi, tandis que les guerres de religion déchiraient l’Europe occidentale, tolérance et liberté dominaient en Pologne. Catholiques, orthodoxes, luthériens, musulmans tartares, arméniens s’y côtoyaient pacifiquement, les juifs s’y installaient massivement. Qui plus est, les épidémies de peste épargnaient la région.
Marié à Bona Sforza (1494-1557), d’origine italienne, Sigismond introduisit l’art de la Renaissance en Pologne. Il fit notamment reconstruire dans ce style le Château royal du Wawel à Cracovie.

Cette période fastueuse fut surnommée l’Âge d’or polonais. Le fameux peintre historique Jan Matejko (1838 – 1893) la célébra en représentant de manière symbolique la levée, en 1521, de la cloche Sigismond à la tour de la cathédrale du Wavel.

Le couple royal souhaitant contrecarrer le système électif qui prévalait dans le royaume, ils firent nommer leur fils Sigismond Auguste, alors âgé de neuf ans, co-régent de Pologne.
Les augustes amants
Barbara, née en 1520 ou 1523, faisait partie de la famille Radziwill, la plus puissante de Lituanie. Quand Sigismond Auguste la rencontra en 1543, Barbara était une jeune veuve. Lui-même venait d’épouser Elisabeth d’Autriche (1526-1545), nièce de Charles Quint, le monarque européen le plus puissant de la première moitié du 16e siècle. Elisabeth avait été éduquée pour être reine. Mais, élevée de manière stricte et puritaine, elle était très renfermée. En outre, elle souffrait d’étranges crises, qui se révéleront être de nature épileptique.
Au contraire d’Elisabeth, Barbara était exubérante et spontanée. Les commentateurs admiraient sa carnation albâtre et son visage délicat. Barbara et Sigismond Auguste tombèrent amoureux. Le co-régent passait chaque moment libre à Vilnius (en polonais : Wilno) et couvrait sa dulcinée de bijoux et de cadeaux de valeur.
Dans un style historico-romanesque typique des années 1860, Jan Matejko représenta les tourtereaux, tendrement étreints, dans une chambre du palais Radziwill. Témoin d’une belle soirée, la fenêtre largement ouverte dévoile un parc agrémenté d’un étang sur lequel apparaît un cygne. Celui-ci fait référence à un cadeau pour le moins original de Sigismond Auguste à Barbara. Mais, partiellement dissimulé derrière la baie vitrée, un portrait de la reine Bona observe avec un air sévère les deux amoureux. Leurs regards traduit l’inquiétude, tandis qu’une étoile filante prédit un malheur à venir.

Sigismond Auguste ne pouvait divorcer pour se remarier avec Barbara. La noblesse critiquait vivement cette relation, se méfiant de l’ambition de la jeune princesse. Des rumeurs la disaient dévergondée et lui prêtaient plusieurs aventures. Ces accusations n’ébranlaient pas Sigismond Auguste, qui restait éperdument amoureux de la sensuelle demoiselle.
Une reine éphémère
Elisabeth vivait une situation particulièrement difficile : sa maladie la faisait souffrir, Sigismond Auguste s’en désintéressait, et la reine Bona la détestait pour des raisons politiques. En 1545, elle fut victime d’une série mortelle de crises épileptiques. Elle s’éteignit à seulement 19 ans.

Barbara et Sigismond Auguste se marièrent secrètement deux ans plus tard dans la cathédrale de Vilnius, en présence de la proche famille de Barbara. Craignant l’accès de la puissante famille Radziwill à la couronne, la Diète polonaise refusa de ratifier le mariage. Il faut dire qu’un frère de Barbara était un ardent défenseur de la souveraineté de la Lituanie, tandis qu’un cousin était partisan de la Réforme protestante. Après la mort, en 1548, du roi Sigismond I le Vieux, Bona demanda donc l’annulation du mariage de son fils. Sigismond Auguste la menaça de renoncer au pouvoir. Il lutta pendant deux ans avec acharnement, pour la reconnaissance de l’union et le couronnement de sa nouvelle épouse.

Barbara Radziwill fut finalement sacrée reine de Pologne le 7 décembre 1550, en la cathédrale du Wawel à Cracovie. Malheureusement, victime d’un mal terrifiant, elle mourut seulement cinq mois plus tard, à 28 ans. Jusqu’au 19e siècle, Bona Sforza fut suspectée de l’avoir empoisonnée, entretenant la légende des amants maudits. Toutefois des scientifiques établirent plus récemment que l’éphémère reine de Pologne fut victime d’un cancer du col de l’utérus.
La mort de Barbara Radziwill
Après des cérémonies funéraires royales au château et à la cathédrale du Wawel, le cercueil contenant le corps de Barbara fut transporté en Lituanie pour être inhumé, selon son souhait, dans la crypte de la cathédrale de Vilnius. Parcourant 750 kilomètres, la procession quitta Cracovie le 25 mai et arriva à Vilnius le 22 juin où elle fut accueillie par les dignitaires lituaniens. Toute la cour de la reine Barbara, qui comportait 300 courtisans et une grande suite de serviteurs, participa aux funérailles, avant d’être dissoute peu après.
L’histoire d’amour, mélodramatique à souhait, entre Sigismond Auguste et Barbara devint un mythe. Elle captiva l’imagination des artistes, principalement au 19e siècle.
Sur commande, Jozef Simmler (1823 – 1868) représenta ainsi la mort de Barbara dans une composition académique minutieuse, à l’atmosphère intimiste : dans une chambre faiblement éclairée, vêtue de soie blanche, le visage pâle, la reine se meurt. Assis au bord du lit, le roi apparaît calme et pensif. En effet, face à la mort et au chagrin, le pouvoir royal est certes impuissant, mais résolu à faire face. Dans sa biographie, le peintre et critique d’art Gerson témoigna que Simmler chargea ses premiers croquis d’une émotion plus forte, avant de dépouiller son œuvre vers davantage de sérénité, pour être conforme aux conventions académiques de l’époque.

Lors de son exposition en 1860 par la Société pour l’encouragement des arts de Varsovie, la peinture remporta un vif succès. Simmler en réalisa alors plusieurs répliques, ce qui permit sa diffusion et accentua sa popularité. Le public était conquis par la qualité picturale de l’œuvre, mais surtout par le souvenir de l’amour maudit entre leurs glorieux souverains.
La fin de la dynastie Jagellon
N’ayant toujours pas d’héritier, Sigismond Auguste consentit à se remarier en 1553 avec Catherine d’Autriche (1533-1572), sœur cadette de Elisabeth. Mais, après une fausse couche, les relations entre les époux se détériorèrent. Catherine regagna l’Autriche. Le souverain s’évertua en vain à obtenir du pape l’autorisation de divorcer. Il multiplia les aventures galantes et contracta probablement des maladies vénériennes. Très malade, il s’éteignit sans descendance en 1572, au manoir de Knyszyn, devenu son lieu de séjour favori.

Jan Matejko l’imagina sur son lit de mort observant du coin de l’œil un diptyque des reines Elisabeth d’Autriche et Barbara Radziwill posé sur sa table de chevet.

Trois ans auparavant, l’Union de Lublin intégra le Royaume de Pologne et le Grand-duché de Lituanie dans la République des Deux Nations. Les parlements fusionnèrent. La Diète de la République polono-lituanienne comprenait la Chambre des nonces, rassemblant les représentants de la petite et moyenne noblesse (environ 7% de la population), et le Sénat, comprenant les hauts dignitaires religieux, les riches magnats (une centaine de familles), châtelains et palatins (voïvodes), sous la présidence du roi.

Une période de chaos suivit la disparition du dernier souverain Jagellon. La Diète compléta sa législation avec l’élection du roi au suffrage direct et universel par la noblesse. Henri de Valois (Henryk Walezy), futur Henri III de France, fut le premier roi de Pologne ainsi désigné en 1573, mais ce bref règne est une autre histoire, bien moins romantique que celle de Sigismond Auguste et Barbara Radziwill.
La légende de Twardowski
Une légende polonaise renommée présente Pan Twardowski, un noble vivant à Cracovie au 16e siècle, qui vendit son âme au diable en échange de pouvoirs surnaturels. Grâce à ses attributs magiques, Twardowski acquit fortune et célébrité, et devint courtisan à la cour du roi.
Désespéré par la perte de sa bien-aimée, Sigismond Auguste le sollicita pour revoir le fantôme de Barbara, à l’aide d’un miroir magique. Le jour de la rencontre, au Château royal de Cracovie, Twardowski avertit le roi de ne pas quitter son fauteuil pendant le rituel. Alors que la cérémonie ésotérique commençait, la silhouette de la belle Barbara émergea du miroir, flottant dans la brume. Submergé par la nostalgie, Sigismond Auguste voulut se lever pour l’embrasser. Mais Twardowski parvint à le maintenir assis. Pour réaliser son tour, avec la complicité du chambellan de Cracovie, il aurait fait appel à une favorite qui ressemblait trompeusement à la reine décédée.

La légende de celui qui fut surnommé le Faust polonais continue ainsi : souhaitant se montrer plus rusé que le diable, Twardowski avait fait insérer une clause dans leur contrat stipulant que son âme ne pouvait être prise que lors d’un séjour à Rome, une ville que le noble de Cracovie comptait soigneusement éviter. Durant de longues années, il parvint ainsi à échapper à son funeste destin. Mais le diable finit par le piéger en l’attirant dans une auberge dont « Rome » était l’enseigne. Alors que le diable s’emparait de son âme, Pan Twardowski invoqua la Vierge Marie : grâce à son intervention, le diable fut contraint de relâcher sa proie en chemin, sur la lune, où Twardowski vit éternellement.
Epilogue
Son unique compagnon d’infortune est son ancien assistant, qu’il avait jadis transformé en araignée : de temps à autre, Pan Twardowski le laisse redescendre sur Terre afin qu’il lui rapporte quelques nouvelles du monde.
La légende de Twardowski traversa les siècles et les arts : littérature, poésie, peinture, sculpture, opéra, ballet, cinéma. Le personnage incarne à la fois la ruse sarmate, la fascination pour la magie, et un imaginaire national qui prospéra particulièrement à l’époque romantique, lorsque la culture polonaise servait de refuge identitaire. Sa diffusion contribua à ancrer l’histoire de l’amour maudit entre Sigismond Auguste et Barbara Radziwill dans le folklore polonais.
L’Union de Pologne-Lituanie, devenue République des Deux Nations, dura au total un peu plus de quatre siècles. Les chroniqueurs restent divisés sur ses bienfaits. Si, dans un premier temps, elle en renforça la puissance militaire, économique et politique, la République dût ensuite s’engager dans de couteuses guerres contre les empires voisins, jaloux de sa prospérité et de ses vastes territoires. Aussi, ses décisions devant être prises à l’unanimité, le fonctionnement de la Diète conduisit le plus souvent à une paralysie, souvent favorable aux seuls intérêts des richissimes magnats. La République des Deux Nations finit par disparaître en 1795, après le règne de son dernier roi, Stanislas II Auguste, élu grâce à l’influence de Catherine II de Russie.
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Bibliographie :
. Magdalena Wróblewska: Józef Simmler, Śmierć Barbary Radziwiłłówny. Culture.pl. 2010.
. Marek Kępa: Pan Twardowski, the first pole on the moon. Culture.pl. 2018.
. Piotr Policht: Jan Matejko, Zygmunt August z Barbarą na dworze radziwiłłowskim w Wilnie. Culture.pl. 2019.
. Elisabeth Walle: « En Pologne le roi règne mais ne gouverne pas » (Jan Zamoyski), démocratie nobiliaire et monarchie élective dans la République des Deux Nations. L’Histoire à la BnF. Histoirebnf.hypotheses.org. 2021.
. Agnieszka Januszek-Sieradzka: Tajemnica śmierci Barbary Radziwiłłówny. Źródła i historiografia. Rcin.org.pl. 2022.
. Piotr Policht: Jan Matejko, Zawieszenie dzwonu Zygmunta na wieży katedry w Krakowie w 1521 roku. Culture.pl. 2024.