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Peinture

Terlikowski: entre lumière et mirage

Wladimir de Terlikowski (1873-1951) fut un peintre polonais reconnu dans le Paris du début du 20e siècle pour ses paysages lumineux et sa technique au couteau. Rattaché à l’École de Murol et au postimpressionnisme, il a su capter l’atmosphère unique des régions qu’il a traversées. Aujourd’hui, son œuvre mérite d’être redécouverte.

Jeunesse et premiers pas artistiques

Né en 1873 dans un village au bord de la Vistule, Wlodzimierz Terlikowski (francisé en Wladimir de Terlikowski) grandit au sein d’une famille nombreuse. De petite noblesse, son père était fonctionnaire dans l’administration des chemins de fer de Lodz. Wladimir refusa de se laisser enfermer dans un quotidien monotone et afficha un tempérament d’explorateur dès l’enfance.

Ainsi, à 12 ans, il fugua et embarqua comme manœuvre sur une péniche de charbon, direction Cracovie. Deux ans plus tard, nouveau départ, cette fois avec son chien, jusqu’à Gdansk puis Munich, dont il découvrit brièvement l’Académie des Beaux-Arts. Il en retira une palette sombre, typique de cette école. Déjà l’appel du large et de la création guidait ses pas.

Paris fut donc assez logiquement sa destination suivante. Dès 1891, Terlikowski plongea dans l’effervescence artistique de Montmartre. Pupille de Jan Lorentowicz (1868-1940), homme de théâtre ayant vécu en France une douzaine d’années, le jeune Wladimir suivit l’enseignement de Jean-Paul Laurens aux Beaux-Arts de Paris.

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Wladimir de Terlikowski: La Seine à Paris. 1922. Huile sur toile. 88 x 118 cm. Collection privée.

L’appel du large

Ayant désormais trouvé sa vocation, Terlikowski était avide de découvrir de nouveaux horizons. En 1898, il embarqua à Marseille pour un périple oriental, qui le conduisit en Algérie, en Tunisie puis en Egypte. Il traversa les paysages et les cultures, toujours à la recherche d’inspiration et de rencontres. Son quotidien était fait de débrouille : il échangeait ses portraits contre un repas ou une paire de botte, enchaînait les petits boulots, et s’adaptait en fonction de ses rencontres et compagnons de route.

C’est au fil de ces voyages que Terlikowski réinventa son art. Ebloui par les couleurs éclatantes du pourtour méditerranéen, il abandonna la palette sombre de ses débuts munichois. Il adopta la peinture à l’huile en plein air et le couteau à palette, outil bien plus pratique que les pinceaux et parfaitement adapté à sa fougue créative. Cette technique devint sa signature, donnant à ses toiles une texture vibrante et une intensité nouvelle.

Il cherchait surtout à capter l’atmosphère de chaque lieu et traduire la magie de la lumière. Jan Topass, critique d’art parisien ayant étudié aux Beaux-Arts de Cracovie, écrivit qu’en simplifiant les formes et en les baignant d’une clarté intense, Terlikowski semblait peindre non pas le réel mais son mirage.

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Wladimir de Terlikowski: Vue sur l’île de la basilique San Giorgio Maggiore de Venise. Huile sur toile. 55 x 73 cm. Collection privée.

Décelant un potentiel, le marchand Alexandre Bernheim invita Terlikowski à exposer dès 1900 à la Galerie Bernheim-Jeune, carrefour de l’art moderne. A la même époque, les frères Bernheim rendirent visite à Cézanne, alors inconnu ; la galerie offrit une exposition personnelle à Pissarro ; Bernheim organisait la première présentation de l’œuvre de Van Gogh, dix ans après sa mort. C’est dire rétrospectivement le prestige de cette exposition.

A Montparnasse : immersion dans l’avant-garde

En 1904 et 1905, Wladimir partit explorer Singapour, Hong Kong, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Sur le bateau qui le ramenait en Europe, il fit la connaissance d’une jeune femme d’origine polonaise. Ils se marièrent et eurent deux fils.

Il choisit de s’installer avec sa famille à Montparnasse, centre de l’avant-garde artistique et intellectuelle. Il fréquentait les cafés animés où se croisaient Modigliani, Vlaminck, Soutine, Matisse ou Derain.

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Wladimir de Terlikowski: Petite place à Saint-Tropez. 1924. Huile sur toile. 60 x 92 cm. Collection privée.

Paris était alors le laboratoire de toutes les audaces, et Terlikowski continua de développer son identité artistique, entre postimpressionnisme et fauvisme. Il privilégiait trois couleurs de base : le vert outremer, le rouge rubis et l’ocre, tandis que le bleu lui servait à souligner les contours et marquer les ombres.

Même s’il ne céda pas à la tentation du cubisme, il s’inspira de la modernité ambiante pour composer certains paysages urbains. Il resta cependant fidèle à une vision postimpressionniste, privilégiant la couleur et la lumière sur la déconstruction formelle.

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Wladimir de Terlikowski: Paysage urbain. 1930. Huile sur toile. 46 x 61 cm. Collection privée.

L’École de Murol: quand la neige inspire la couleur

Terlikowski fit une autre rencontre décisive à Paris. René de Chaudesaigues de Tarrieux, originaire du Puy-de-Dôme, occupait alors un poste important dans la Compagnie des Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée. Collectionneur d’art, il invita Terlikowski à se rendre en Auvergne. Il allait ainsi influer considérablement la carrière du peintre polonais.

A partir de 1908, Wladimir fit en effet de longs séjours dans la région du Sancy, principalement à Besse et plus volontiers en hiver. Il rencontra Léon Boudal, curé de Murol et peintre amateur, et Victor Charreton, peintre postimpressionniste renommé, cofondateur du Salon d’Automne de Paris, dont l’épouse était native de la région.

C’est autour de ces trois artistes que se forma l’École de Murol : un collectif d’artistes venus d’horizons divers, unis par leur passion pour les paysages auvergnats, surtout en hiver.

Dans cette région de moyenne montagne, la couverture neigeuse n’est jamais uniforme : elle relève les reliefs, fait vibrer les couleurs des chemins, des toits et des arbres sous un soleil souvent éclatant. En plus, la relative douceur du climat permet aux peintres de plein air de prendre le temps de rendre les nuances de blanc et capter la lumière unique de la région. Grâce à son couteau à palette, Terlikowski ajoutait des effets de matière et de relief. Plus qu’un paysage, il cherchait à transmettre l’âme et la magie de l’Auvergne.

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Wladimir de Terlikowski: Le chemin sous la neige. Huile sur toile. 61 x 73.5 cm. Musée des Peintres de l’École de Murol(s).

La neige en Auvergne

Terlikowski produisit une œuvre abondante lors de ses séjours à Besse et Murol. En plus des paysages, l’artiste polonais réalisait aussi des portraits, généralement en guise de remerciement. Il en offrit ainsi au boucher et au médecin de Besse, au paysan de Saint-Anastaise qui lui fournit l’hospitalité.

Il en exposa une sélection à Paris dès 1911 à la Galerie des Artistes Modernes puis au Salon d’Automne en 1912. Mais c’est surtout en 1913 que Bernheim-Jeune réunit quarante-quatre tableaux, représentant des vues de Murol, de Besse et des montagnes du Chambon, sous le titre « La neige en Auvergne ».

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Wladimir de Terlikowski: Hiver à Besse (Quartier de la Bessou). Huile sur toile. 73 x 50 cm. Musée des Peintres de l’École de Murol(s).

Cette exposition majeure consacra Terlikowski. Elle succédait à l’accrochage très remarqué de peintures d’inspiration marocaine de Matisse et précédait d’autres évènements mettant en vedette Vuillard et Bonnard. L’État acquit quatre tableaux de neige en Auvergne : « L’entrée de Besse-en-Chandesse » pour le musée du Luxembourg, « Le vieux beffroi » et « Les vieux remparts (de Besse) » pour ceux de Clermont-Ferrand et de Riom » ; « En auvergne » voyagea et rejoignit le musée de Tananarive à Madagascar.

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Wladimir de Terlikowski: L’entrée de Besse-en-Chandesse. 1913. Huile sur toile. 73.5 x 92.5 cm. Musée des Peintres de l’École de Murol(s) (dépôt du Centre Pompidou).

Jeanne Leygues de Terlikowska : muse et mécène

La Première guerre mondiale ramena des temps difficiles. Ayant suivi les pas de son frère ainé en devenant caricaturiste à Paris, engagé volontaire, Stefan Terlikowski mourut au front en 1915. Wladimir, devenu président de la Société de secours aux intellectuels polonais, n’arrivait plus à subvenir aux besoins de sa propre famille.

La situation attira l’attention de Madame Georges Leygues, épouse d’un homme politique important, éphémère Président du Conseil, plusieurs fois Ministre. Riche héritier du fondateur des Grands Magasins du Louvre, Georges Leygues était également mécène et collectionneur, membre d’honneur de la Société nationale des beaux-arts. Sensible au talent de Terlikowski, madame Leygues lui commanda son portrait. Ses deux filles et des amis lui achetèrent des paysages, lui apportant un soutien bienvenu.

L’activité artistique reprit peu à peu. Fin 1916, Bernheim invita ainsi le maître polonais à exposer une série de paysages du Morbihan. Grâce en partie à l’influence de Georges Leygues, l’État lui acheta de nouvelles œuvres, et il fut décoré de la Légion d’honneur en 1920 au titre d’artiste peintre.

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Wladimir de Terlikowski: Les Martigues. 1920. Huile sur toile. 66 x 92 cm. Collection privée.

Une relation profonde finit par se nouer entre Terlikowski et Jeanne, la seconde fille de madame Leygues. Malgré les obstacles familiaux, ils divorcèrent chacun de leur côté et se marièrent en 1924. Cette union marqua une étape essentielle dans la carrière du peintre. Le couple s’installa dans un très bel appartement situé rue de Grenelle. Terlikowski ouvrit un vaste atelier avenue Duquesne, qui devint un lieu de réception prisé pour des artistes, journalistes et personnalités de la société mondaine. Il pouvait aussi voyager de nouveau, désormais de manière très confortable.

Jeanne, à la fois muse et mécène, joua ainsi un rôle central dans l’épanouissement artistique de Terlikowski.

De nouveaux horizons

Le peintre renouvela aussi ses sources d’inspiration.

Venise le marqua particulièrement : associée à des vues de Provence et de Paris, la cité des Doges devint le sujet principal d’une présentation phare, saluée par la critique, de cent cinquante toiles, à la Galerie Jean Charpentier en 1927. A cette occasion, Arsène Alexandre, critique d’art renommé, écrivit un article élogieux dans Le Figaro illustré qu’il conclut en qualifiant le peintre polonais de « constructeur de lumière ». Il publia également un livre biographique, insistant sur l’œuvre vénitienne de Terlikowski. Deux ans plus tard, la Galerie Bernheim-Jeune reprit le même thème.

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Wladimir de Terlikowski: Vue de Venise. 1925. Huile sur toile. 65 x 92 cm. Collection privée.

S’il est surtout connu pour ses paysages, Terlikowski ne négligea jamais ni les natures mortes, ni les portraits. De nombreux représentants de la haute société parisienne de l’entre-deux-guerres posèrent pour lui.

Toujours en quête de diversité, Terlikowski exposa en 1933 une série de portraits de femmes marocaines. A cette occasion, Arsène Alexandre mit de nouveau en lumière son talent en publiant un second ouvrage « Terlikowski, peintre de figures ». L’artiste fut promu officier de la Légion d’Honneur peu après.

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Wladimir de Terlikowski: Portrait d’orientale. 1931. Huile sur toile. 61 x 45.5 cm. Collection privée.

Lorsqu’ils n’étaient pas à Paris ou en voyage, Wladimir et Jeanne partageaient leur temps entre Saint-Raphaël, où Georges Leygues avait fait construire une splendide villa, et Villeneuve-sur-Lot, où Madame Georges Leygues possédait une vaste et belle demeure. Ces lieux de villégiatures inspirèrent de nombreuses toiles.

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Wladimir de Terlikowski: Nature morte avec des roses et une poupée. 1923. Huile sur toile. 73 x 100 cm. Collection privée.

Dernier chapitre : une œuvre à (re)découvrir

L’âge avançant, sa santé déclinante le contraignit à de fréquents séjours en maisons de repos. Terlikowski disparut de la scène médiatique. Mais il continua de peindre, inlassablement ; sa raison de vivre. Terlikowski mourut en 1951 à Paris, et fut inhumé dans l’intimité au cimetière du Père-Lachaise.

La Galerie Bernheim-Jeune lui consacra une rétrospective posthume en 1974. Plus récemment, en 2002 et 2012, le Musée des Peintres de l’École de Murol et la Bibliothèque Polonaise de Paris présentèrent des expositions monographiques.

Bien que largement méconnue, l’œuvre de Terlikowski conserve une place particulière dans l’histoire de l’art, notamment au sein de l’École de Murol, et dans la mémoire des régions qu’il a magnifiées. Son style très reconnaissable, sa capacité à saisir l’atmosphère et la spiritualité des lieux lui assurent une postérité discrète mais respectée, entretenue par quelques musées, collectionneurs et passionnés.

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Wladimir de Terlikowski: Autoportrait. 1939. Huile sur toile. Collection privée.

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Bibliographie:

. Antoine Orliac. Wladimir Terlikowski. Dans le bulletin « Les Amis de la Pologne » du 15 Juin 1922

. Arsène Alexandre. W. de Terlikowski, Peintre. Ed. Felix Alcan, Paris. 1927

. Jan Topass, W. de Terlikowski. Ed. Le Triangle, Paris. 1930

. Arsène Alexandre. W. de Terlikowski, Peintre de figures. Draeger frères imprimeur. 1934

. Bernard B. Perlmann. Wladimir de Terlikowski, his life and art. Ed. Brown Vance, Asheville, USA. 1998

. Philippe Auserve. Catalogue de l’exposition « Terlikowski ». Ed. Musée des Peintres de l’Ecole de Murol(s). Mai 2002.

Note : vers 1830, un « s » fut ajouté au nom du village qui devint alors Murols. Ce « s » fut supprimé en 1953, pour éviter de confondre avec le village de Murols dans l’Aveyron.

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Musée des Peintres de l’École de Murol(s). © Photo: artpolonais.com.
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