Józef Brandt: Cosaques Zaporogues. Détail.
Histoire,  Littérature

Les Cosaques zaporogues

Le peintre polonais Jozef Brandt fit au 19e siècle les plus belles représentations des vastes steppes de Zaporoguie, aujourd’hui en Ukraine, et des communautés cosaques qui les peuplèrent librement pendant plusieurs siècles. En 1658, le traité de paix de Hadiach entre les Cosaques zaporogues et l’Union de Pologne-Lituanie, promettant une République des Trois Nations, avait été immédiatement contesté par le Tsarat de Russie. Des années plus tard, les rebelles cosaques n’avaient eu d’autre choix que rejoindre l’armée impériale russe.

Le 30 mars 1814, une coalition de monarques menée par le tsar Alexandre, à la tête de 250 000 soldats russes, prussiens, autrichiens et anglais, parvint à vaincre Napoléon 1er lors de la Bataille de Paris. Tandis que le tsar de Russie séjournait dans la capitale le temps de négocier avec ses alliés, des milliers de cavaliers cosaques établirent leurs bivouacs le long de l’avenue des Champs-Elysées. Le brio avec lequel les Cosaques synchronisaient leurs mouvements avec le galop de leurs montures et les dirigeaient sans éperons mais avec des fouets de cuir, avait suscité l’admiration des officiers bonapartistes.

La réputation de ces troupes inquiétait certes les Parisiens. Ils se dirent en effet que ces grands gaillards, avec leurs pantalons bouffants et leurs hautes toques fourrées, collaient aux images de propagande qui circulaient depuis la campagne de Russie en 1812. Toutefois, certains finirent par être séduits par leur joie de vivre.

Ils passèrent cosaques

Le terme viendrait du turco-mongol « qazaq » signifiant « homme libre ». Il apparut dans un manuscrit du 13e siècle décrivant les Cosaques comme défenseurs des terres slaves contre les razzias tatares. Les immenses steppes d’Europe orientale, n’appartenant alors à personne, accueillaient des exclus ou des révoltés, fuyant le servage, la famine ou la persécution. On ne naissait pas cosaque mais on le devenait.

Józef Brandt: Cosaque à cheval. 1881. Huile sur toile. 37,5 x 46,5 cm. Collection privée.
Józef Brandt: Cosaque à cheval. 1881. Huile sur toile. 37,5 x 46,5 cm. Collection privée.

Leurs rangs grossissant, ces semi-nomades formaient des centaines de communautés autonomes le long des fleuves. Ils contrôlaient ainsi les importantes routes commerciales qui sillonnaient la région, levant des droits de passage ou se livrant au pillage des caravanes. Brigands ou pirates, élevés à la dure, ces mercenaires se battaient ou s’alliaient temporairement avec leurs puissants voisins : Union polono-lituanienne, Sultanat ottoman, Tsarat de Moscou et Khanat de Crimée.

Les références aux Cosaques se multiplièrent à partir du 15e siècle, plus particulièrement aux communautés installées, soit à l’est entre les fleuves Don et Volga, soit à l’ouest sur les rives du Dniepr dans une région appelée Zaporoguie, la « terre au-delà des rapides ». Ces « champs sauvages » zaporogues, tout comme l’ancien Rus de Kiev, avaient été conquis au 12e siècle par le Grand-Duché de Lituanie, qui en 1385 conclut une union avec le Royaume de Pologne.

Les Ruthènes, habitants autochtones de ces territoires, parlaient des dialectes cyrilliques et étaient de confession orthodoxe. Les Cosaques zaporogues étaient majoritairement recrutés parmi cette population, mais pouvaient aussi venir des pays voisins.

peinture polonaise
Józef Brandt: Camp zaporogue. Vers 1880. Huile sur toile. 72,5 x 113 cm. Musée National de Varsovie.

Le premier héros cosaque

Avec l’accord du grand-duc de Lituanie et roi de Pologne, les magnats, ces riches administrateurs auxquels étaient attribuées d’immenses domaines, recrutèrent des mercenaires cosaques pour défendre les frontières, en particulier contre les razzias tatares. C’est ainsi que les Cosaques s’organisèrent militairement, en élisant des chefs dont celui au rang le plus élevé s’appelait « hetman ».

peinture polonaise
Józef Brandt: Escarmouche entre Cosaques et Tatars. Vers 1890. Huile sur toile. 75 x 127,5 cm. Collection privée.

Dymitr Wisniowiecki (vers 1516 – 1563), surnommé Bajda, un puissant magnat descendant du premier grand-duc de Lituanie, devint cosaque et créa en 1554 la première Sitch zaporogue, une cité fortifiée sur une île du fleuve Dniepr. Cependant, plutôt que de se limiter à protéger la frontière, les Cosaques organisaient aussi des raids illégaux contre les Tatars du Khanat de Crimée, vassaux du sultan ottoman Soliman. Officiellement il s’agissait d’affaiblir l’ennemi. En réalité les Cosaques amassaient de riches butins. Capturé en Moldavie, Wisniowiecki fut vendu à Soliman et mourut à Constantinople. Selon la légende, le sultan lui aurait proposé de passer à son service s’il se convertissait à l’islam. Bajda refusa et fut supplicié pendant trois jours avant d’être exécuté parce qu’il blasphémait. Il devint le premier héros cosaque et ses aventures survécurent dans des poèmes et des chants populaires.

Auteur inconnu: Portrait de Dymitr Wiśniowiecki Bajda.
Auteur inconnu: Portrait de Dymitr Wiśniowiecki Bajda.

L’assimilation

Créée en 1569 sur les fondations de l’Union de Pologne-Lituanie, la République des Deux Nations, foyer multiculturel, grenier de l’Europe, épargnée par les épidémies, allait connaître un Siècle d’or.

Les terres ruthènes passèrent alors du Grand-Duché de Lituanie à la Couronne de Pologne. Elles devinrent en 1596 le berceau de l’Église gréco-catholique dont les évêques, tout en conservant la liturgie et le cérémonial traditionnels orthodoxes, reconnurent l’autorité du pape catholique. Elle facilita la polonisation de la noblesse ruthène mais resta minoritaire et exacerba les tensions avec la majorité orthodoxe.

Traditionnellement, chaque village du Royaume de Pologne accueillait un manoir. Son noble héritier, qui y était né et y avait été élevé, se sentait proche des paysans qui travaillaient dans le domaine familial. A sa mort, il les rejoignait au cimetière communal. Par contre, en terres ruthènes, de riches magnats prirent la tête d’immenses propriétés dont ils ne connaissaient souvent pas les limites. Ils avaient peu de contact direct avec les serfs. Certains vinrent du reste de la Couronne et acquirent des terres par mariage ou par transaction.

Des paysans polonais choisirent aussi de s’installer sur ces nouveaux territoires, à l’écart des provinces plus densément peuplées. Ils se mettaient au service d’un magnat, en échange de sa protection, d’un toit et d’autres avantages économiques.

Pendant près d’un siècle, les territoires extrême-orientaux de la prospère République des Deux Nations connurent peu de rébellions. Les Cosaques zaporogues respectaient dans l’ensemble le pouvoir du roi de Pologne. Par contre, ils voyaient d’un mauvais œil l’expansion des magnats, dont certains suscitèrent vols ou actions de sabotage. L’administration polonaise proposa alors d’enregistrer une petite partie des Cosaques en leur accordant la propriété de terres en échange d’un service militaire, les assimilant ainsi à la noblesse. Les Cosaques non enregistrés qui souhaitaient éviter le servage devaient s’éloigner vers les steppes plus lointaines.

Cosaques Zaporogues
Józef Brandt: Cosaques zaporogues. Huile sur toile. 74,9 x 123,1 cm. Collection privée.

Le soulèvement de Khmelnitski

C’est alors qu’une grande révolte marqua en 1648 la fin du Siècle d’or polonais.

Héritier d’une famille noble, cosaque enregistré, Bohdan Khmelnitski (en polonais: Chmielnicki, 1595-1657) avait combattu avec son père contre les Turcs et les Tatars. Ambitieux, il décida de prendre la tête d’une puissante armée cosaque, alliée aux Tatars de Crimée, contre la République.

Jan Matejko (1838-1893), le maître de la peintre historique polonaise, mit ainsi en scène Bohdan Khmelnitski, aux côtés de Tugai Bey, le chef des Tatars de Crimée, faisant le siège de la ville polonaise de Lwow.

Jan Matejko: Bohdan Khmelnitski avec Tugay Bey près de Lvov. 1885.
Jan Matejko: Bohdan Khmelnitski avec Tugay Bey près de Lwow. 1885. Huile sur toile. 130 x 79 cm. Musée National de Varsovie.

Matejko représente le chef cosaque en luxueuse tenue de parade. Un sceptre symbolise son pouvoir terrestre. Il arrête soudain ses compagnons d’un signe de la main. Dans le ciel, un religieux est apparu en prière. Il s’agit du moine franciscain Jean de Dukla, gardien du couvent de Lwow deux siècles plus tôt. Il fut en effet attribué au futur Saint le miracle d’avoir terrifié Khmelnitski, épargnant ainsi la ville. Le peintre symbolise l’arrêt de l’attaque par quelques rebelles paressant au premier plan.

En 1649, le nouveau roi de Pologne, Jean II Casimir Vasa, accorda à Khmelnitski la création d’un Hetmanat cosaque zaporogue, organisation autonome dont il prit la tête. Mais les conflits continuèrent, culminant en 1652 avec la bataille de Batoh qui se solda par le massacre barbare de milliers de prisonniers polonais par les troupes cosaques sur l’ordre de leurs chefs.

L’Union des Trois Nations

Alors que l’armée polono-lithuanienne affaiblie se trouvait sous la pression de la multiplication d’attaques suédoises, Khmelnitski vit l’opportunité de placer en 1654 l’Hetmanat sous la protection du Tsarat de Russie. Celui-ci venait en effet d’entrer en guerre avec la République des Deux Nations. Le chef cosaque pensa pouvoir négocier la liberté d’une région « franche » à la frontière entre les deux pays.

Mais la nouvelle alliance devint rapidement conflictuelle. Peu après la mort du premier hetman, son successeur, Ivan Vyhovsky, préféra donc signer en 1658 le traité de paix de Hadiach (en polonais: Hadziacz) avec la République des Deux Nations.

Celle-ci était représentée par le magnat Iouri Nemyrych (en polonais: Jerzy Niemirycz), un homme politique issu d’une riche famille adepte de l’Eglise des Frères, la communauté la plus radicale de la Réforme en Pologne. Déçu par la réticence du roi suédois à soutenir les protestants au sein de la République, Nemyrych s’était replié dans ses terres ruthènes. Converti à l’orthodoxie, il avait soutenu la candidature de Vyhocsky au titre de hetman cosaque. Fédéraliste, il proposa de créer un Duché de Ruthénie et une Union des Trois Nations, rassemblant Pologne, Lituanie et Ruthénie.

L’Union tripartite devait permettre à la République de résister à ses belliqueux voisins. Garantissant les principes d’égalité et de liberté, le traité prévoyait un monarque, un gouvernement et une politique étrangère communs. Le nouveau Duché devait également être doté de systèmes monétaire, judiciaire, éducatif et universitaire. Les chefs cosaques accédaient à la noblesse. Le dialecte ruthène devenait langue officielle. En échange d’un soutien financier, l’armée zaporogue promettait de défendre la Couronne Polonaise.

Chancelier du nouveau duché, Nemyrych obtint la ratification du traité par le parlement polono-lituanien.

La République tripartite de Pologne-Lituanie-Ruthénie en 1658.
La République tripartite de Pologne-Lituanie-Ruthénie en 1658.

La fin des illusions

C’était sans compter avec le Tsarat de Russie, qui, non seulement ne reconnut pas la nouvelle Union, mais passa à l’offensive. Malgré la victoire militaire de l’armée des trois nations à la bataille de Konotop en 1659, complots et trahisons provoquèrent la même année la révolte de serfs et Cosaques pro-russes, la mort violente du chancelier Nemyrych et le remplacement du hetman Vyhovsky par le fils de Bohdan Khmelnitski, à la solde de Moscou. L’Union tripartite était enterrée.

La trêve d’Androussovo, signée en 1667 entre la République des Deux Nations et le Tsarat moscovite, aboutit finalement au partage des territoires revendiqués par les Cosaques. La région de la Sitch zaporogue fut alors placée sous le contrôle conjoint des belligérants. L’évènement marqua une étape importante du développement de l’Empire russe.

En 1775, suite à une importante révolte des Cosaques du Don, qui collaboraient avec l’armée tsariste depuis le 16e siècle, l’impératrice Catherine II supprima le Hetmanat russe. Pour échapper au servage, les Cosaques intégrèrent massivement l’armée impériale, où ils obtinrent en échange des privilèges et une forme d’autonomie. Les régiments de cavalerie y étaient réservés aux Cosaques instruits.

Cosaques du Don
Juliusz Kossak : Cosaques du Don. 1877. Aquarelle. 46,5 x 70,5 cm. Musée National de Kielce.

Catherine II soumit également la Sitch dont elle confisqua le patrimoine et colonisa les terres. Les Zaporogues pro-russes rejoignirent la région de Kouban au bord de la mer Noire, anciennement occupée par les Tatars de Crimée, afin d’y servir de garde-frontières. La plupart des autres rejoignirent le delta du Danube, alors sous domination ottomane. Une cinquantaine d’années plus tard, sur ordre du tsar Nicolas, l’Armée des Cosaques du Danube sera formée à la veille de la guerre turco-russe de 1828.

En mémoire

Le partage territorial en 1795 de la République des Deux Nations entre la Russie, la Prusse et l’Autriche mit définitivement fin aux perspectives unionistes et fédéralistes.

Le mot « Ukraine » vient d’un terme de l’ancien slave signifiant « pays frontalier ». Le milieu du 19e siècle vit le développement d’un mouvement régionaliste ukrainien, dont la culture se fondait en partie sur la tradition ruthène.

En attendant les indépendances ukrainienne en 1917, puis lituanienne et polonaise en 1918, la mémoire du projet de République tripartite de Pologne-Lituanie-Ruthénie survécut pendant quelques générations. L’Aigle blanc polonais, le Pahonie lituanien et l’Archange Michel ruthène formèrent ainsi le blason de l’Insurrection de Janvier contre la Russie en 1863.

Insurrection de Janvier 1863.
Armoiries des insurgés de 1863.

L’art de Jozef Brandt

Jozef Brandt (1841 – 1915), issu d’une riche famille de médecins de Varsovie, poursuivit des études d’ingénieur à Paris. C’est là qu’il se lia d’amitié avec le peintre polonais Juliusz Kossak (1824 – 1899), passionné de chevaux et renommé pour ses scènes de bataille. Sous son influence, Jozef décida de changer de voie en s’engageant dans une carrière artistique. Les deux amis rentrèrent alors à Varsovie et partirent visiter les territoires ukrainiens. Jozef Brandt fut subjugué par les paysages et le mode de vie local. Il poursuivit ensuite des études artistiques à Munich, s’appropriant en particulier l’art des représentations militaires. Il y fonda son propre atelier en 1870.

Józef Brandt: Avant la tempête. 1882. Huile sur toile. 48 x 100 cm. Musée Régional de Toruń.
Józef Brandt: Avant la tempête. 1882. Huile sur toile. 48 x 100 cm. Musée Régional de Toruń.

Fasciné par l’histoire de la Pologne, Jozef Brandt passait tous ses étés dans la propriété polonaise de son épouse et continuait de parcourir les territoires orientaux de l’ancienne République, multipliant les croquis et collectionnant les objets historiques. Il put ainsi soigneusement restituer l’atmosphère des steppes et des villages.

Józef Brandt: Conversation au puits (Cosaque avec une fille). 1875. Huile sur toile. 51 x 99 cm. Musée National de Kielce.

Il savait également immerger le spectateur au cœur des combats et des charges de cavalerie, en en ressuscitant la dynamique, voire même l’acoustique.

peinture polonaise
Józef Brandt: Combat pour une bannière turque. 1905. Huile sur toile. 76 x 130 cm. Musée National de Cracovie.

Par le fer et par le feu

Les peintures de Jozef Brandt inspirèrent certainement son contemporain Henryk Sienkiewicz (1846-1916) pour son roman historique Par le fer et par le feu. Premier tome d’une Trilogie, cet épais roman, très populaire en Pologne, raconte de manière épique les aventures militaires et amoureuses de Jan Kretuski, jeune officier polonais au cours du soulèvement de Khmelnitski.

Antoni Piotrowski: Conversation entre Jan Kretuski et Bohdan Khmelnitski (au couteau). Illustration pour le roman Par le fer et par le feu de Henryk Sienkiewicz.
Antoni Piotrowski: Conversation entre Jan Kretuski et Bohdan Khmelnitski (au couteau). Illustration pour le roman Par le fer et par le feu de Henryk Sienkiewicz.

Les descriptions par Sienkiewicz des steppes interminables de « l’Est sauvage » de la République des Deux Nations auraient pu inspirer des « easterns » à la manière des westerns américains. « Dans ces hautes herbes, on chassait l’homme, comme on chasse le loup. Chassait qui voulait. Armé jusqu’aux dents, le berger y gardait son troupeau, le banni s’y réfugiait, le soldat s’y lançait en quête d’aventures, le pillard en quête de butin, le Cosaque y courait sus au Tatar, et le Tatar sus au Cosaque. Il arrivait que des troupes entières dussent défendre leurs troupeaux contre de multiples agresseurs. Ainsi apparaissait le steppe, vide et plein à la fois, silencieux et menaçant, tranquille et infesté d’embûches, sauvage par le sol, sauvage par l’hôte [1]. » 


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Notes:

. [1] Henryk Sienkiewicz: Par le fer et par le feu. Traduit du polonais par le comte Wodzinski et B.K. Kozakiewicz. Éd. Phébus, Paris, 1992.

Bibliographie:

. Adam Zamoyski: Polska. Opowieść o dziejach niezwykłego narodu 966-2008. Wydawnictwo Literackie, 2011.

. Kozacy zaporożcy na Ukrainie. K. Wild, 1862, Lwów. Druk. Zakładu Narod. im. Ossolińskich. V. de Mars: La Pologne. Ses anciennes provinces et ses véritables limites. Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 45, 1863  (497-527).

. Unia hadziacka (online, accès 09.05.2021) Muzhp.pl.

. Jerzy Niemirycz (online, accès 09.05.2021) Ipsb.nina.gov.pl.

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