Architecture,  Peinture

Manoir à la frontière

La noblesse terrienne qui habitait des manoirs fut la quintessence de la culture polonaise d’avant-guerre. À l’époque des partitions de la Pologne, alors que le pays était rayé de la carte de l’Europe, les propriétaires terriens cultivèrent les traditions et la langue. Ils initièrent les insurrections indépendantistes. Et cette couche sociale généra la plupart des écrivains, musiciens et peintres polonais de l’époque.

La majorité d’entre eux descendaient d’anciens chevaliers du Moyen-Age qui reçurent des terres en échange de leur service. Avec le temps, l’agriculture était devenue leur principale source de revenus. De nombreux biens furent ainsi possédés par la même famille pendant plusieurs générations, parfois même pendant plusieurs centaines d’années. Suivant la région, les domaines pouvaient avoir une superficie supérieure à 50 ou 100 hectares.

Les racines d’un peintre

Descendant de l’une de ces familles, le peintre Ferdynand Ruszczyc (1870-1936) naquit à Bohdanow, une localité à l’époque sur le territoire polonais et à présent en Biélorussie, et située près de Vilnius, la capitale lituanienne. Le père de l’artiste était polonais et sa mère descendait d’une famille danoise.

La localité de Bohdanow avait été établie dans la seconde moitié du 16e siècle, lorsque Bohdan Sapieha, le castellan de Brest et de Smolensk, se sépara d’une large partie de ses terres. Le grand-père du peintre acheta alors la propriété. Puis, vers 1690, la famille Ruszczyc fit construire un manoir typique des régions frontalières lituano-biélorusses de la République. En mélèze, érigée sur un plan rectangulaire régulier, la maison avait de grandes fenêtres encadrées de volets.

En 1912, Ferdynand Ruszczyc supervisa des travaux de rénovation et fit notamment ajouter un porche dont six piliers soutiennent le toit.

Une végétation luxuriante sublimait le parc, avec de nombreux arbres centenaires, des chênes, des érables et des châtaigniers, des rangées d’épicéas et une élégante allée de tilleuls au bord de l’étang. Des pommiers et des poiriers vieux de plusieurs décennies agrémentaient le jardin. Depuis la route, la grande allée menait à la maison devant laquelle un vaste rondpoint entourait des éléments végétaux, selon un plan d’accès typique de ces manoirs.

Ferdynand Ruszczyc: Vieille maison. 1903
Ferdynand Ruszczyc: Vieille maison. 1903. Huile sur toile. 93 x 83 cm. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW)

Une histoire mouvementée

Le manoir de Bohdanow fut un lieu heureux pour Ferdynand. L’artiste épousa Regina Gina Rouck qui avait 22 ans de moins que lui. Et le couple eut six enfants. L’histoire de la maison fût pourtant mouvementée. La famille Ruszczyc avait déjà dû quitter le domaine en raison de la répression qui suivit le Soulèvement de Janvier contre les Russes en 1863. Elle ne put revenir de Minsk qu’en 1888. Au cours de la Première Guerre mondiale, l’armée allemande occupa le manoir et la famille Ruszczyc dut se replier dans deux pièces. En 1918, le manoir survécut miraculeusement à l’occupation de Bohdanow par l’Armée Rouge. Ferdynand combattit ensuite les bolchéviques dans l’armée de volontaires pour Vilnius et reçut la Croix de Commandeur de l’Ordre de la Polonia Restituta.

En 1921, l’artiste organisa à Paris la première exposition de peintures polonaises et fut décoré de la Légion d’honneur.

Ferdynand Ruszczyc fut quatre fois le doyen du Département des Beaux-Arts de l’Université de Vilnius, la seconde plus ancienne université de la République des Deux Nations après celle de Cracovie. Il s’illustra aussi comme scénographe théatral et créateur de costumes et d’affiches. Il contribua ainsi de manière significative au développement de la vie culturelle à Vilnius.

Victime d’une paralysie en 1932, Ruszczyc ne pouvait plus peindre que de la main gauche. Il décéda le 30 octobre 1936 dans la maison de sa famille et fut enterré dans le cimetière du village.

Ferdynand était très attaché à sa terre natale. Ainsi, il se sentait à la fois lituanien de racines, et polonais de cœur, de chair et de sang. Et il est aujourd’hui considéré comme un peintre national à la fois en Pologne, en Lituanie et en Biélorussie. C’est l’un des paradoxes de l’Europe centrale et orientale et la conséquence de son histoire complexe.

Vide

La peinture intitulée «Vide» représente une seconde maison située sur le domaine, et dont le dernier étage était occupé par l’atelier de l’artiste et une collection de peintures et de livres.

Une maison en brique solide se dresse sur une colline, tandis qu’un vent fort souffle et des nuages lourds roulent dans le ciel et menacent des arbres nus.

Ferdynand Ruszczyc: Vide. 1901
Ferdynand Ruszczyc: Vide. 1901. 89 cm x 112 cm. Musée d’Art Lituanien, Vilnius (Wikimedia Commons)

Réalisée en 1901, l’oeuvre de Ferdynand Ruszczyc est une métaphore de la persistance de la polonité à l’est. «Vide» peut évoquer plus généralement la vie humaine résistant aux bouleversements du destin.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les occupants allemands et soviétiques incendièrent le domaine de Bohdanow et une grande partie du village.

Les souvenirs

Aujourd’hui il n’y a plus aucune trace, ni du manoir, ni du parc. Les seuls témoins de l’histoire sont quelques dessins et peintures du passé. Des photographies de manoirs polonais d’avant-guerre dans les faubourgs est de la République, appelés Kresy et désormais situés en Biélorussie, nous en rappellent le souvenir.

Le manoir de la famille Lubański à Worończa, Biélorussie, 1918-32
Le manoir de la famille Lubański à Worończa (Варонча), Biélorussie, 1918-32 (NAC)

Bibliographie:

. Roman Aftanazy: Bohdanów. Radzima.org

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