Littérature,  Peinture,  Théâtre

Witkacy, l’inassouvi

« – Et qu’est-ce que la folie?
– Tu veux une définition classique? L’incommensurabilité de la réalité et d’un état intérieur, poussée à un degré qui dépasse les normes de sécurité admises dans un certain milieu.»

S.I.Witkiewicz, L’Inassouvissement.

Stanisław Ignacy Witkiewicz Autoportrait. 1938
S. I. Witkiewicz: Autoportrait. 1938. Pastel. 68.5 x 48.5 cm. Musée National de Varsovie (Wikimedia Commons)

Chacun ressent une certaine insatiabilité dans la vie. On peut compenser cette sensation par l’amour, l’art, la philosophie, des expériences intensives… Stanisław Ignacy Witkiewicz, dit Witkacy (1885-1939), passa son existence à essayer de satisfaire son propre inassouvissement à travers de multiples activités. Peintre, dessinateur, photographe, philosophe, écrivain et dramaturge, Witkacy fut à la fois un personnage remarquable et un artiste hors du commun.

Dans son œuvre littéraire, il représentla réalité à travers le prisme de la psychanalyse. Il chercha la «Forme Pure» au théâtre, c’est-à-dire samétaphysique, rejetant les catégories esthétiques classiques comme le réalisme ou le romantisme. Le Théâtre créé par Witkacy à Zakopane fonctionne encore aujourd’hui. Ce fut un phénomène en son temps et il reste unique en son genre. Au début du 20e siècle, Zakopane était un petit village dans les montagnes des Tatras, loin des problèmes du grand monde, avec une atmosphère spécifique qui attirait les artistes. Un lieu idéal pour le développement d’une libre créativité.

Witkacy joua avec la langue et mélangea les styles. Il fut un créateur de néologismes, métaphores et distorsions de mots. Les noms de ses héros ont une signification, souvent drôle. Il est l’un des auteurs polonais les plus traduits dans le monde malgré la difficulté de l’exercice. Avec Bruno Schulz et Witold Gombrowicz, il fut le représentant de l’avant-garde dans la littérature polonaise. Mais également en peinture: membre et théoricien des Formistes, le premier groupe avant-gardiste de peintres polonais, Witkacy créa des fantasmagories pleines de créatures mi-animales.

Sur plusieurs toiles, typiquement dans le coin en bas à droite, on peut remarquer de mystérieuses annotations. Witkacy faisait ainsi référence aux substances alcooliques ou hallucinogènes qu’il avait prises avant d’exécuter son travail artistique … sous le contrôle d’un ami médecin.

Stanisław Ignacy Witkiewicz: Fantaisie – Fable. 1922
S. I. Witkiewicz: Fantaisie – Fable. 1922. Huile sur toile. 74.5 x 150 cm. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW)

Il n’était lié à aucun mouvement de pensée en vogue et fonda son propre courant dont il était aussi le vulgarisateur. Aujourd’hui on appelle sa philosophie «witkacologie». Il était un historiosophique catastrophiste qui voulait secouer ses contemporains et les forcer à réfléchir à travers des oeuvres prédatrices.

Ses peintures, dessins, ainsi que sa plume raillaient les convenances. Son oeuvre théâtrale allait devenir la base du répertoire polonais durant la période communiste où son sens de l’humour amer, ses allusions déguisées et ses piques intelligentes étaient bien compris. Witkacy a ainsi dépassé son époque.

Stanisław Ignacy Witkiewicz: Satan. 1920
S. I. Witkiewicz: Satan. 1920. Pastel. 48 x 64 cm. Musée National de Varsovie (Cyfrowe MNW)

Witkacy passa quelques années en Union Soviétique après avoir vécu la révolution d’Octobre 1917, et expérimenta ainsi la mentalité bolchevique. Dans ses drames, il était pessimiste sur l’évolution sociale et faisait référence aux méthodes impitoyables de prise de pouvoir et à la mort de milliers de personnes innocentes.

Uniformisation et absorption des individus par une masse informe sans identité, telle était la vision cauchemardesque qu’il avait du communisme. Il avait peur d’une société se satisfaisant de biens matériels et de divertissements de bas niveau pour le peuple, sans beauté ni mystère de l’existence. Aujourd’hui, on peut aussi analyser les oeuvres de Witkacy, soit pour leur sens artistique individualiste et esthétique, soit dans le contexte social d’un monde automatisé et globalisé.

Selon Witkacy, les nations sont impuissantes devant les frénétiques et les démagogues qui manipulent l’opinion publique en agissant sur les instincts les plus primaires. Dans le «village global», la folie se répand rapidement et règne. Witkacy observait le développement à la fois du nazisme et du communisme, avec leur mépris pour l’humanité, et prévoyait un désastre imminent ainsi que le déclin de la culture européenne. La Pologne était prise en étau entre cesdeux perversités politiques, et leur cible première. Les Allemands l’attaquèrent le 1er septembre 1939. Dans les premiers jours du mois, beaucoup de gens essayèrent de s’échapper vers l’est, ne soupçonnant pas le piège. Une douzaine de jours plus tard, ce fut le tour des Soviétiques d’envahir la Pologne. Le 18 septembre, Witkacy préféra alors se suicider dans le village de Jeziory (aujourd’hui en Ukraine).

Le peintre Rafał Malczewski écrivit dans ses souvenirs qu’il vit Witkacy pour la dernière fois une semaine avant la guerre, attendant un bus sur une route déserte entre Morskie Oko et Zakopane.  «Tu sais – dit-il – la guerre est la fin de notre génération. Aucune illusion». Le bus est venu, Witkacy est monté, grand et sombre, et partit, comme pour l’éternité.

Le dernier travail de S.I. Witkiewicz : un autoportrait d’août 1939
Le dernier travail de S.I. Witkiewicz : un autoportrait d’août 1939. L’oeuvre se trouve dans une collection privée en Allemagne (Wikimedia Commons)

Bibliographie:

Alan van Crugten: S.I.Witkiewicz. Génie multiple de Pologne. Editions L’Age d Homme S.A., 1981, Lausanne, Suisse.

. Alain van Crugten: S.I.Witkiewicz, Aux sources d’un théâtre nouveauEditions l’Age d’Homme S.A., 1971, Lausanne, Suisse.

Rafał Malczewski: Pępek świata. Wspomnienia z Zakopanego. Wyd. LTW, Łomianki (s. 107).

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