Peinture

Banquet chez Wierzynek

Au 14e siècle, Nicolas Wierzynek était un richissime marchand de Cracovie, administrateur du monopole royal gérant les prospères mines de sel de Wieliczka. Il habitait un immeuble situé près de la Place du Marché, au coin de la rue Grodzka. En 1364, à l’occasion du Congrès de Cracovie, le roi Casimir III le Grand, lui demanda d’organiser un banquet grandiose rassemblant les têtes couronnées d’Europe Centrale. 

La Cracovie médiévale était la capitale du Royaume de Pologne. Riche et bien fortifiée, ses murs abritaient environ 12 000 âmes, sans compter la petite ville de Kazimierz, située de l’autre côté de la Vistule, et dont une partie était habitée par la communauté juive.

Vue de Cracovie
Vue de Cracovie dans la Chronique Hartmann Schedel, 1493 (Wikipedia).

Le Congrès de Cracovie

Jan Matejko: Portrait de Casimir le Grand. De la série: les rois polonais.

Casimir le Grand avait succédé à son père sur le trône de Pologne en 1333, à l’âge de 23 ans. Très vite, il dut affronter de sérieux conflits de voisinage. Face à la menaçante coalition entre les Chevaliers Teutoniques qui avaient colonisé la Prusse et une grande partie de la Poméranie, et la maison de Luxembourg qui régnait sur la Bohême et la Silésie, il s’était allié avec Charles Robert d’Anjou, son beau-frère et roi de Hongrie. Monarque conquérant et bâtisseur, Casimir avait réussi, après 30 ans de règne, à doubler la taille du territoire de son royaume, fortifiant 27 villes et construisant une cinquantaine de châteaux.

L’objectif principal du Congrès de Cracovie de septembre 1364 était d’obtenir, grâce à la médiation de Casimir, la réconciliation de Charles IV, empereur-élu romain germanique et roi de Bohême, et Louis, roi de Hongrie et neveu de Casimir. En effet, les deux hommes étaient en conflit depuis que le premier avait insulté publiquement la mère du second, et ce dernier s’était allié, en 1362, avec la maison des Habsbourg contre Charles IV.

En mai 1363, la diplomatie matrimoniale avait déjà conduit Charles à prendre comme quatrième épouse, Elisabeth de Poméranie, petite-fille de Casimir. Douze mois plus tard, le roi de Pologne fonda l’Université de Cracovie, une des plus anciennes d’Europe. De manière inhabituelle pour l’époque, Casimir n’en donna pas la tutelle à l’évêque mais au chancelier royal et fit couvrir son budget de fonctionnement par une rente du monopole des mines de sel. Le moment semblait venu d’organiser ce qui peut être vu comme la première conférence de la paix de l’histoire européenne.

L’invité inattendu

Le roi de Bohême arriva au Congrès de Cracovie accompagné d’un invité-surprise. Pierre de Lusignan, roi de Chypre, terminait alors à Prague une longue tournée européenne à la recherche d’alliés pour mener une croisade à Alexandrie, et Charles IV voulut peut-être détourner la propagande de son visiteur en dehors de son territoire. Décrit comme un chevalier errant d’une époque surannée, Pierre de Chypre recueillit des promesses courtoises mais aucune aide concrète de la part de ses hôtes.

La participation de Pierre de Chypre permit opportunément de dater et d’avoir une description détaillée de l’évènement à travers « Prise d’Alexandrie », un récit poétique de plus de 6000 vers écrit vers 1370 par Guillaume de Machaut. Le célèbre poète et compositeur français (1300-1377) avait été pendant plus de vingt ans le secrétaire de Jean 1er de Bohême, le père de Charles IV, et l’avait accompagné dans ses nombreuses expéditions militaires. Cela lui avait permis de se rendre en Pologne lors de la campagne de 1327 et de visiter Cracovie avec son maître en 1335. A la fin de sa vie, Guillaume se mit au service de Pierre de Lusignan et reçut la demande d’en décrire les exploits.

Même s’il n’a pas personnellement participé aux festivités et que son récit était favorable aux Luxembourg et Lusignan, sa connaissance des lieux et des principaux protagonistes lui permit d’apporter un témoignage de première main sur le Congrès de Cracovie. 

Wierzynek
Jan Matejko: Banquet chez Wierzynek. 1877. Huile sur toile. 100 x 74 cm.Collection privée (Wikipedia).

À table

En septembre 1364, Nicolas Wierzynek accueillit ainsi chez lui cinq rois et de nombreux princes, ducs, seigneurs et autres invités prestigieux. Il aurait dressé lui-même le plan de table: la première place revint à Casimir de Pologne; la deuxième à Charles de Bohême; la troisième à Louis de Hongrie; la quatrième à Pierre de Chypre et la cinquième à Valdemar de Danemark. Chaque invité était accompagné de sa suite. Au total, il devait y avoir plusieurs centaines de participants et les agapes durèrent 20 jours selon la légende.

Bronisław Abramowicz: Banquet chez Wierzynek. 1876. Huile sur toile. 157 × 315 cm (Wikipedia).

Pour le bourgeois Wierzynek, c’était une reconnaissance exceptionnelle, mais coûteuse. Heureusement pour lui, une grande partie des frais fut prise en charge par la ville de Cracovie. Certaines chroniques racontent que les tables pliaient sous le poids et que chaque invité reçut en cadeau-souvenir de la vaisselle en or et en argent. Il semblait difficile de décrire l’extraordinaire qualité et l’abondance des mets, l’hospitalité et la générosité de l’hôte, ainsi que la joie des fêtards.

Guillaume de Machaut écrivit:

De la en Cracoe arrivèrent,
Ou les roys dessus dit trouvèrent,
Qi a l’encontre venirent,
Et moult grant joie leur feïrent.
Comment il furent receü,
Honnouré, servi & peü
De pain, de vin & de vitaille
De toute volille et d’aumaille
De poisson et d’autre viande,
Il est moult fols qui le demande,
Qu’on ne le doit pas demander
Pour ce qu’on ni puet amender
Tant furent servi grandement.

On peut aussi avoir une idée des mets servis chez Wierzynek grâce aux rapports consignés quelques dizaines d’années plus tard à la cour de la reine Jadwiga et du roi Ladislas Jagellon. Un régime très carné avec viande de sanglier et autre venaison; tétras, perdrix et autres volatiles ; anguilles, écrevisses et toutes sortes de poissons. On estime qu’un individu pouvait ingurgiter deux kilos de viande lors de ces repas gargantuesques. Les pommes de terre n’étaient pas connues en Europe à l’époque, et les gruaux d’orge, avoine, mil ou sarrasin faisaient office d’accompagnement.

Piwo ou wino?

Deux boissons alcoolisées étaient produites en Pologne: l’hydromel, assez fort, et surtout la bière, moins chère et plus répandue. La bière était produite à partir de houblon, mil et blé. Il y avait même des soupes à la bière. Comme dans toutes les nations slaves, cette boisson fut populaire bien avant l’introduction du christianisme en Pologne au 10e siècle. Le mot « piwo » signifiant « bière » en polonais dérive d’ailleurs du terme « pivo » qui voulait dire « boisson » en slave ancien. La seule ville de Cracovie disposait de 25 brasseries au 14e siècle.

Le vin apparut sur les tables polonaises au Moyen-Âge. Avec la christianisation progressive du royaume, les communautés monastiques apportèrent des vignes de Bohême ou de Hongrie, parfois de France ou d’Italie, pour la production de vin de messe. Comme la météo était froide et les cépages peu résistants, les importations étaient populaires, en particulier le Tokai de la Hongrie.

Aujourd’hui, il existe des routes des vins dans quelques régions de Pologne, et, à Cracovie, le restaurant Wierzynek perpétue la tradition festive dans un bel immeuble de la place du Marché qu’aurait pu habiter le marchand hospitalier. Même si l’on n’a pas la certitude de l’endroit, l’important est de faire vivre le souvenir du banquet chez Wierzynek.

Nicolas Wierzynek (Wikipedia).

Bibliographie:

. Prof. Franciszek Ziejka: Tajemnice zjadu w Krakowie i uczty u Wierzynka. Gazetakrakowska.pl

. Beata de Robien: Le Roman de la Pologne. Editions du Rocher

. Louis de Mas-Latrie: Guillaume de Machaut et le prise d’Alexandrie. Bibliothèque de l’École des chartes. Persee.fr

. Norman Davies: A History of Poland: Volume 1: The Origins to 1795. Oxford University Press

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