Seweryna Szmaglewska
Histoire,  Littérature

Szmaglewska, témoin à Nuremberg

Arrêtée en juillet 1942 par la Gestapo pour fait de résistance, Seweryna Szmaglewska (1916 – 1992) fut incarcérée au camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau pendant trente mois. En janvier 1945, elle réussit à s’échapper de la Marche de la mort. Ressentant l’urgence de partager ses souvenirs, elle les rassembla dans un livre, à la manière d’un reportage. L’ouvrage intitulé Dymy nad Birkenau (littéralement : Fumée sur Birkenau) fut publié dès décembre 1945. Le Tribunal international de Nuremberg l’ajouta aux charges retenues contre le Troisième Reich et appela l’autrice à venir témoigner en février 1946.

Les camps

Seweryna Szmaglewska naquit près de Piotrkow Trybunalski, au centre de la Pologne. Son père, écrivain communal, lui transmit la passion des livres. A la suite du décès de ses parents alors qu’elle avait douze ans, la jeune orpheline fut confiée à l’une de ses enseignantes. Profondément déprimée, l’adolescente pu trouver du réconfort auprès de ses camarades scouts. Dans les années 1960, Seweryna écrira des livres pour adolescents dont le plus connu, Czarne Stopy (littéralement : Les pieds noirs), met en scène de jeunes scouts polonais. « Quand j’écrivis Czarne Stopy, je compris, plus clairement que jamais, que les Allemands avaient profané le plus beau mot de ma jeunesse : camp. Camp scout », confiera-t‑elle dans une interview.

Elle étudia la psychologie et la littérature dans les universités de Varsovie et Lodz. Puis retourna dans sa ville natale peu avant la Seconde Guerre mondiale. Elle travailla alors comme ambulancière bénévole dans un hôpital. Avec des amis, elle organisa aussi un réseau clandestin de bibliothèques permettant aux écoliers d’avoir accès aux classiques de la littérature polonaise – ce qui avait été interdit par l’occupant. En juillet 1942, Seweryna Szmaglewska fut arrêtée par la Gestapo, et incarcérée pour être interrogée à la prison de Radom. Trois mois plus tard, elle fut transférée au camp de concentration de Auschwitz-Birkenau, sous le matricule 22090.

Pendant ses trente mois à Birkenau, elle observa et endura la cruauté des SS, l’avilissement physique et mental, les travaux forcés exténuants, la faim permanente, la crasse, les poux et les punaises, les épidémies incessantes – Seweryna elle-même survécut au typhus à deux reprises – la mort omniprésente. Mais aussi les tentatives de certaines prisonnières de sauver l’esprit humain dans un monde sans avenir. Malgré le risque extrême, elle prenait des notes et faisait des croquis pour en garder une trace.

La marche de la mort

Face au recul du front, les Allemands décidèrent d’évacuer le camp dès la fin 1944. Une victime décrira plus tard dans un entretien à la Radio polonaise « une colonne dans la neige, des demi‑squelettes en pyjama rayé, en guenilles, avançant d’un pas lent ». Près de 15 000 prisonniers périrent dans cette opération surnommée « La marche de la mort ».

En janvier 1945, Seweryna se retrouva dans un groupe de prisonnières marchant à destination du camp de Gross‑Rosen, trois cents kilomètres à l’ouest. Avec deux comparses, elle décida de tenter de s’enfuir à la faveur d’un arrêt pour la nuit. Il s’agissait aussi de sauver ses notes et croquis. « Nous étudiions les possibilités. Au premier arrêt, cela s’avéra impossible. Au deuxième, à trois, nous nous sommes enfuies dans la neige. Nous nous sommes couchées et recouvertes d’un drap blanc que nous avions emporté. Nous voulions tenir ainsi quelque temps. Mais, comme un SS se mit à tirer, nous nous sommes levées et, enfoncées dans la neige, nous avons grimpé vers la colline à quatre pattes », décrira‑t-elle dans une émission de la Radio polonaise.

Les femmes atteignirent un village voisin et se cachèrent dans une grange. Poursuivant leur chemin, des paysans leur fournirent abri et nourriture. Leur évasion avait réussi.

La guerre terminée, Seweryna suspecta que les Allemands mettraient tout en œuvre pour circonscrire les informations sur ce qui s’était passé dans les camps et ressentit l’urgence de consigner ses souvenirs par écrit. « Peu après mon retour, j’ai constaté à quel point les gens en Pologne connaissaient mal les secrets du camp de concentration. Alors à l’étranger ? J’ai commencé à écrire simplement, sans ornements, sans intrigue ni héros, le récit des années vécues derrière les barbelés », commentera-t-elle des années plus tard.

Témoin à Nuremberg

Après plusieurs mois de travail fébrile, se levant chaque jour à cinq heures pour écrire, Seweryna termina son premier livre, intitulé Dymy nad Birkenau (littéralement : Fumée sur Birkenau). Dans un style littéraire mais sans emphase, l’autrice y décrit précisément, à la manière d’un reportage, les détails du mécanisme de torture dans lequel elle s’était retrouvée. Imprimé en décembre 1945, l’ouvrage reste considéré comme le témoignage le plus important sur la vie dans le camp de Birkenau. Depuis lors, il a été réédité une dizaine de fois, traduit en dix-huit langues, dont l’allemand en 2020, mais pas encore en français.

Les juristes préparant le procès de Nuremberg ajoutèrent le livre à la liste des preuves des crimes nazis et appelèrent son autrice à venir témoigner début 1946.

La Russie soviétique prépara l’occupation communiste de la Pologne dès la fin de la guerre et s’opposa à ce que la nation polonaise soit représentée en tant que victime des crimes nazis allemands. Seweryna Szmaglewska fut donc l’un des deux seuls témoins polonais à Nuremberg.

Amenée par les juges à réduire son témoignage au sort des enfants du camp de concentration, elle quitta le banc des témoins avec le sentiment d’avoir échoué à représenter les victimes. « Nuremberg était tout autre que ce que je pouvais imaginer. L’atmosphère y était presque carnavalesque. Avant notre arrivée, tout le tribunal participa à un bal, ce qui me déconcerta. Malgré cela, j’ai livré mon témoignage », écrira‑t-elle.

Fragment de son témoignage: Nuremberg Day 69 Szmaglewska (YouTube)

L’après-guerre

Grâce à un article de journal mentionnant sa présence à Nuremberg, l’ingénieur Witold Wisniewski, ancien résistant, parvint à retrouver Seweryna. Proches amis lorsqu’ils étaient étudiants, ils s’étaient revus de manière fortuite dans le camp de Birkenau, même si les baraquements des femmes étaient séparés de ceux des hommes. Cette rencontre leur avait donné le courage de tenir, et, y voyant un signe du destin, ils s’étaient promis de fonder une famille s’ils survivaient. Le couple respecta son serment, en se mariant dès 1946 et en ayant deux fils. Ils s’installèrent à Lodz, puis à Varsovie.

Longtemps, Seweryna Szmaglewska fut active au sein l’Union des Combattants pour la Liberté et la Démocratie et témoigna à de nombreuses occasions, souhaitant que les criminels nazis soient arrêtés et punis. Le temps anéantit ses espoirs : de nombreux hauts responsables trouvèrent un refuge pérenne notamment en Amérique du Sud, beaucoup d’autres occupèrent des fonctions publiques dans l’Allemagne d’après-guerre. La Pologne ne reçut jamais aucune compensation financière de la part de l’Allemagne.

Seweryna Szmaglewska
Seweryna Szmaglewska (IPN)

 

Seweryna rencontra des personnes durablement marquées mentalement par la guerre. Elle-même fit face à la dépression. Mais elle continua à écrire jusqu’au décès de Witold en 1989. « Ce n’est pas moi qui ai façonné ces livres, mais la vie », commentera-t‑elle. Elle s’éteignit trois ans plus tard.

Extraits de Dymy nad Birkenau (libre traduction)

On entend sans cesse des jurons et des cris dans des langues étrangères. Impossible de dormir ici. Quand les femmes se couchent, des millions, des milliards de punaises sortent des fissures des couchettes. Les prisonnières doivent dormir serrées sur les grabats sales. Les couchettes de terre battue, pires que des niches à chiens, sont tout aussi surpeuplées que les supérieures, et de nouveaux groupes de détenues arrivent sans cesse ; la cheffe de bloc les répartit à coups de bâton sur des lits déjà surchargés. Les conditions de vie détruisent la santé, mènent à l’avilissement physique et mental. Elles tuent.

Avec une colonne de femmes polonaises, un groupe de femmes juives de Belgique et de France déjeunent sur l’herbe. Leur attitude est pleine de résignation. Chacune des femmes polonaises sait qu’elle peut rencontrer la mort ici, mais elle peut aussi éviter cette mort, et elle essaie de se protéger par tous les moyens. Elles, d’un autre côté, savent que seul l’anéantissement les attend.

En mars, un groupe de femmes arrive de Cracovie, dont les papiers ont été perdus pendant le voyage. (…) Parmi elles, beaucoup de femmes juives polonaises prétendent être seulement polonaises pour obtenir un triangle rouge orné de la lettre « P », se cacher sous ce signe, et éviter ainsi les traitements réservés aux Juifs. Leur situation est un secret de polichinelle, les femmes polonaises connaissent généralement leurs vrais noms juifs, parfois leurs anciens lieux de résidence, mais il n’y a pas de dénonciations pendant toute la durée du camp.

Une femme enceinte se dresse calmement, patiemment. Ses traits expriment une douleur sourde. Le calme sur son visage, le désespoir dans ses yeux. Son corps produira bientôt un être vivant, avant de le perdre. Le bébé sera emmené et transporté quelque part en dehors d’Auschwitz. Ni la mère ni la famille ne retrouveront jamais l’enfant.

Dans le bloc 10, des expériences médicales sont menées sur le corps de jeunes femmes. Chacune des centaines de cobayes doit choisir entre une injection et une opération gynécologique. L’injection consiste en l’essai d’un vaccin pathogène, dont les victimes meurent généralement rapidement sous l’observation des médecins. La chirurgie consiste en l’ablation de parties de l’utérus ou des ovaires, ou d’autres opérations. Certaines femmes survivent, mais beaucoup décèdent après un certain temps.

Non, ce n’est pas si facile de mourir dans les chambres à gaz, cette mort n’arrive pas rapidement. Il est généralement connu qu’en raison du grand nombre de personnes que les Allemands ont l’intention d’exterminer au gaz, ou peut-être pour une autre raison, des économies sont réalisées sur le gazage. Une forte dose de Zyklon B tuerait instantanément, mais ce qu’ils donnent permet seulement de mourir lentement.

Le crématorium brille de ses fenêtres comme un grand temple avec une cheminée au lieu d’une tour, comme un bâtiment d’un conte de fées cauchemardesque. (…) Des oiseaux noirs, battant l’air de leurs lourdes ailes, tournoient autour de ces bâtiments vides. Enfin, ils se perchent sur le rebord de la cheminée et, penchant la tête, regardent dans les profondeurs.

Parfois la nuit, le hurlement des sirènes du camp annonce une alerte aérienne. Les raids aériens sont accueillis avec joie, car ils signifient que la guerre ne s’arrête pas, quelqu’un se bat contre les Allemands, quelqu’un les harcèle. Le cœur de tous les prisonniers bat plus fort au rythme de l’espoir (…). Dans la lumière blanc-bleu de la nuit d’automne, une silhouette émaciée se dresse sur l’un des lits. Noircie et sale comme toutes ici, quelque chose dans ses mouvements la distingue cependant des autres. Enserrant un pilier de ses bras décharnés, elle grimpe sur le bord du lit et, debout juste sous le toit, se penche en arrière, tire le loquet d’une des fenêtres. (…) La femme regarde en direction des lumières du ciel et crie d’une voix forte qui porte au loin dans le silence de la nuit :

« Amérique ! Sauvez les enfants ! Américains ! Sauvez les enfants ! Mères américaines ! Sauvez les petits enfants, sauvez les enfants polonais !!! »

(…) Une fois l’alarme passée, il y a un peu de détente. Ici et là dans l’obscurité de la caserne des voix étouffées se font entendre :

« L’Amérique ne l’entendra pas.

L’Amérique ne connaîtra jamais la vérité. »

Et une voix, extrêmement fatiguée et déprimée, dit, étouffée par l’enrouement :

« Et si elle le découvre, elle ne le croira pas. »


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L’Insurrection de Varsovie, 1944


Bibliographie

. Seweryna Szmaglewska : Dymy nad Birkenau. Wyd. Prószyński i S-ka.

. faceofaushwitz.com (online, accèss 03.03.2026) Seweryna Szmaglewska – Faces of Auschwitz 

. Polskie Radio | Dwójka : Seweryna Szmaglewska: zeznanie w Norymberdze to była gigantyczna odpowiedzialność (online, accèss 03.03.2026) https://www.polskieradio.pl/8/755/Artykul/2995861,Seweryna-Szmaglewska-zeznanie-w-Norymberdze-to-byla-gigantyczna-odpowiedzialnosc

. Magdalena Drozdek : Seweryna Szmaglewska. Jak przechytrzyć śmierć (online, accèss 03.03.2026) WP Kobieta, 2016. https://kobieta.wp.pl/seweryna-szmaglewska-jak-przechytrzyc-smierc-5982327173538433a

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