Witold Wojtkiewicz: Marionnettes. 1907. Détail.
Peinture

Witold Wojtkiewicz. La tristesse d’un peintre poète.

Witold Wojtkiewicz (1879-1909), peintre résolument symboliste, fut un précurseur de l’expressionnisme et du surréalisme dans l’art polonais. Malade, se sachant sous la menace d’une mort prématurée, sa vision pessimiste de l’existence humaine et son imagination nourrie de littérature lui permirent de créer un univers inédit. Il fut notamment mis en lumière par l’écrivain André Gide.

Ubuesque

« S’il n’y avait pas de Pologne, il n’y aurait pas de Polonais! ». La dernière phrase de la fameuse pièce de théâtre Ubu roi est une antiphrase car, si le Royaume de Pologne, et la République des Deux Nations dont il faisait partie depuis 1569, avaient effectivement disparu des cartes géographiques depuis 1795, les Polonais, eux, étaient toujours bien là. Il faut bien reconnaître que l’usurpation brutale par ses trois empires absolutistes voisins de la plus grande monarchie élective et parlementaire d’Europe, et ce, à la fin du siècle des Lumières, pouvait effectivement porter à réflexion philosophique.

La comédie tragique Ubu roi fut publiée et mise en scène à Paris en 1896. Son auteur Alfred Jarry (1873-1907) en avait eu l’idée dès l’âge de 15 ans. Reprenant un premier texte intitulé Les Polonais, écrit par un camarade du lycée de Rennes, un groupe de potaches mené par Jarry y parodiaient leur professeur de physique, surnommé « le père Hébert », en roi de Pologne.

Alfred Jarry présenta la pièce en disant que l’action se passait « en Pologne, c’est-à-dire nulle part ». Dans cette farce, Jarry rompait avec le symbolisme classique pour aller vers une forme de surréalisme avant-gardiste.

Derrière la caricature poussée au summum, le message est signifiant et universel. Ubu, officier de confiance du souverain, prend le pouvoir en assassinant le roi de Pologne puis en distribuant de l’or au peuple. De plus en plus tyrannique, il fait tuer les nobles et les magistrats, le tout sous la devise de la démocratie et de la liberté. Les réformes sont ineptes et les paysans appauvris. Le peuple se révolte et, après quelques péripéties, Ubu, devenu symbole de lâcheté, s’enfuit en France.

Wojtkiewicz illustrateur

Pendant ce temps, en Pologne démembrée, nation devenue un mythe depuis plus de cent ans, le surréalisme avait trouvé en quelque sorte du sens.

Né en 1879 à Varsovie dans une famille nombreuse, Witold Wojtkiewicz étudia pendant trois ans le dessin sous la direction du peintre réaliste Wojciech Gerson, avant de partir suivre des cours à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie. Son père, employé de banque, ne soutenait pas le souhait de son fils de devenir artiste.

Pour subvenir à ses besoins, Witold commença à travailler en 1901 comme illustrateur satirique, d’abord à Varsovie, puis à Cracovie où il poursuivit en parallèle jusqu’en 1904 ses études artistiques sous la direction de Leon Wyczolkowski, un autre représentant du réalisme polonais.

Les périodiques appréciaient l’expressivité de la ligne sombre de Wojtkiewicz, qui rappelait selon certains le trait de Francisco Goya. Witold Wojtkiewicz utilisait le grotesque pour illustrer de douloureux problèmes de l’existence humaine, comme l’alcoolisme, le pessimisme ou la solitude. Lui-même dandy, il s’attachait surtout à ironiser sur le monde artistique. Dans sa série « Croquis Tragicomiques » (1903-1904), il se moquait ainsi des poses exaltées de la bohême et du snobisme de la génération moderniste.

Witold Wojtkiewicz: Bohême. 1903. Crayon, papier. 38,0 x 55,5 cm. Musée National de Varsovie.

A partir de 1904, Wojtkiewicz s’associa aux fondateurs du cabaret Zielony Balonik (« Le petit ballon vert ») de Cracovie, créant des scénographies, peignant des fresques murales et illustrant des invitations de spectacles. En 1905, il prêta aussi son crayon à la publication d’un recueil de parodies des peintres polonais les plus en vue à l’époque.

Witold Wojtkiewicz: Invitation au Zielony Balonik. Lithographie.
Witold Wojtkiewicz: Invitation au Zielony Balonik. Lithographie.

L’année 1905 

En ce début du 20e siècle, la ville de Varsovie et l’ensemble du territoire polonais qui se trouvait sous occupation russe vivaient douloureusement la récession qui touchait alors l’empire tsariste. En plus de la fermeture de nombreuses usines et du licenciement de centaines de milliers d’ouvriers, l’enrôlement forcé dans l’armée russe en guerre contre le Japon accentuait les tensions. Entre fin 1904 et début 1907, grèves et manifestations se multiplièrent et firent face à une répression de plus en plus violente.

La série « L’année 1905 » constitua alors l’apogée de la période expressionniste de l’œuvre de Witold Wojtkiewicz. Son objet était de montrer la résonnance entre les révoltes prolétariennes en cours et la tradition des insurrections indépendantistes polonaises depuis la fin du 18e siècle.

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Witold Wojtkiewicz: Manifestation. 1905. Plume et encre sur papier. 19 x 29 cm. Musée National de Varsovie.

Le 1er novembre 1905, les autorités tsaristes ouvrirent le feu sur une foule rassemblée dans les rues de Varsovie, tuant une quarantaine de personnes. Le dimanche 5 novembre, quelques jours après le massacre, 200 000 courageux manifestèrent encore en une marche silencieuse. Le gouverneur russe Georgi Skalon ordonna alors une loi martiale, la dispersion brutale de toute manifestation et la mise en place de tribunaux militaires pour condamner à mort les plus récalcitrants. Des révolutionnaires polonais tentèrent vainement de l’assassiner en août 1906 et les grèves furent définitivement brisées en avril 1907.

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Witold Wojtkiewicz: Aube de la liberté, la méchanceté sociale prend sa revanche. 1905. Encre, crayon. 19 x 29 cm. Musée National de Varsovie.

La croisade des enfants

En cette même année 1905, Wojtkiewicz rejoignit le Groupe des Cinq, composé de jeunes artistes attirés par la renaissance du concept romantique de correspondance des arts. Il se tourna alors vers la peinture et passa rapidement à la technique « a tempera » lui permettant de créer des ambiances mélancoliques grâce à des tons mats et des contours adoucis.

Il faut dire que le jeune illustrateur dissimulait une grande sensibilité derrière son coup de crayon acéré. Atteint d’une malformation cardiaque et conscient que les années étaient comptées, il ressentait intimement la tragédie de la vie humaine. Face aux évènements, Wojtkiewicz choisit donc de tourner le dos à l’agressivité du monde pour se replier sur un univers de l’enfance empreint de tristesse.

Il peignit cette année-là trois variations sur le thème d’une marche d’enfants. L’artiste s’inspira de la mystérieuse et tragique croisade d’enfants vers Jérusalem en 1212, reprise par l’écrivain symboliste français Marcel Schwob (1867-1905) dans son roman La Croisade des enfants (1896) traduit en polonais dès 1901. Wojtkiewicz souhaitait peut-être faire également ainsi échos aux grèves pacifiques de jeunes étudiants polonais contre l’autoritarisme et le conformisme ambiants.

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Witold Wojtkiewicz: La Croisade des enfants. 1905. Huile sur toile. 90,5 x 90,5 cm. Musée National de Varsovie.

L’artiste parvient à suggérer le désespoir des petits pèlerins s’aventurant dans l’inconnu et luttant contre les éléments naturels. Les personnages semblent flotter au-dessus de la surface de la toile, guidés par une force extérieure. Leurs contours flous et leurs visages aux yeux vides les placent à la frontière entre monde réel et fantasme, dans un univers sans soleil ni sourire.

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Enfants surpris par une tempête – Procession d’enfants. 1905. Tempera sur toile. 60 x 92 cm. Musée National de Varsovie.

Le Peintre-Poète

Witold Wojtkiewicz choisit dès lors de continuer à raconter le drame de l’existence humaine à travers des métaphores picturales. Dans le monde onirique de ce peintre-poète, le rôle des adultes est tenu par des enfants, des clowns tristes, des poupées ou des marionnettes. Tous symbolisent une forme de résignation face à un sombre destin.

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Poupées. 1906. Huile sur toile. 69 x 89 cm. Musée National de Varsovie.
Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Marionnettes. 1907. Huile sur toile. 71 x 80,5 cm. Musée National de Varsovie.

Dans « Cirque – Devant un théâtre miniature », le spectateur semble entrer en scène. A l’image de la société, la fête manque de sincérité et l’accueil n’est pas vraiment chaleureux. Pour Wojtkiewicz, le masque symbolise la déshumanisation plutôt que le grotesque.

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Cirque – Devant un théâtre miniature. 1906. Musée National de Varsovie.

Le peintre réalise en 1906 une autre série, intitulée « Démence ». L’aliénation mentale est ici une métaphore de la souffrance face à l’existence. Ainsi « Fantaisie » s’inspire de la folle du village du roman La Chabraque (1903) de Karol Irzykowski (1873-1944). 

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Fantaisie. 1906. Huile sur toile. 35,5 x 41 cm. Musée National de Cracovie.

Dans la société fragmentée de l’époque, les foires et les kermesses, fréquentes dans la région de Cracovie, comptaient parmi les rares lieux de mixité sociale. A distance respectable, le spectacle n’y était pas seulement sur les manèges, et il peut être difficile de distinguer la bourgeoise de la folle du village.

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Fête de la Pentecôte près de Cracovie, 1906. Tempera, huile sur toile. 96,5 × 100,3 cm. Detroit Institute of Arts (peinture de la collection d’André Gide).

André Gide

Pendant ce temps à Paris, André Gide (1869-1951), passionné de peinture et de sculpture depuis l’adolescence, fréquentait assidument les salons et les galeries. Toute sa vie, il entretint aussi une relation épistolaire approfondie, souvent amicale, avec plusieurs artistes. En plus d’enrichir à l’occasion sa collection personnelle, il n’hésitait pas à s’investir pour promouvoir ses coups de cœur. Pour l’écrivain, la valeur artistique de la peinture figurative consistait à exprimer, au-delà de la réalité, des vérités seulement perceptibles par l’âme et les sens. « Dieu propose et l’homme dispose : c’est l’œuvre d’art » écrivit-il en 1901.

Gide se retrouva naturellement proche des nabis, un petit groupe de jeunes peintres symbolistes en quête de spiritualité. Ce mouvement postimpressionniste, actif de 1888 à 1900, s’inscrivait dans la lignée picturale de Paul Gauguin et de l’école de Pont-Aven. Il rassemblait des artistes de différentes sensibilités philosophiques dont le point commun était de vouloir représenter l’imaginaire de l’artiste. A partir de 1892, l’écrivain se lia d’amitié avec Maurice Denis (1870-1943), surnommé le « nabi aux belles icônes » et théoricien du groupe.

Les deux jeunes artistes s’encourageaient mutuellement. Ils s’interrogeaient aussi sur leur propre art et enrichissaient ainsi leurs pensées. En 1893, ils réalisèrent ensemble un récit illustré intitulé Le Voyage d’Urien. Eux-mêmes partagèrent quelques périples. Ainsi, plusieurs années plus tard, l’écrivain invita le peintre à l’accompagner à Berlin assister à une représentation de son Roi Candaule.

La rencontre décisive

Il se trouve qu’en ce début 1907, Witold Wojtkiewicz et trois confrères du Groupe des Cinq exposaient à la galerie Schulte de Berlin. C’est ainsi que Maurice Denis et André Gide découvrirent par hasard les quelques tableaux présentées par Wojtkiewicz (dont « Pentecôte » et « La Croisade des enfants »). Enthousiaste, l’écrivain écrivit une lettre au peintre pour lui proposer d’acheter deux toiles et organiser rapidement une exposition à Paris.

Witold Wojtkiewicz | André Gide
Witold Wojtkiewicz | André Gide

Par l’entremise de Maurice Denis, l’exposition se tint du 23 mai au 5 juin à la très renommée galerie Eugène Druet, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Dix œuvres furent présentées. Gide préfaça le catalogue. Il y écrit que les peintures de l’artiste l’ont frappé « par leur surprenant accent (…), par la douloureuse fantaisie du dessin, par l’interprétation émue et quasi pathétique de la couleur » [1].

Il poursuit : « Certes, l’on sent déjà, et l’on sentira davantage à mesure qu’il s’affirmera par quelles profondes attaches Wojtkiewicz tient à son pays, à sa race irréductible, dont l’âme à la fois fière et plaintive, enthousiaste et désemparée, jamais muette encore, trouve en lui l’expression nouvelle, qu’elle obtenait naguère de la musique et de la poésie. Mais si particulier, j’allais dire exotique, que soit son art, inquiet et spécieux mélange de naturalisme et d’humour, c’est pourtant à notre école française qu’il s’apparente, de sorte que parmi les Daumier, les Degas, les Toulouse-Lautrec, les Bonnard, Wojtkiewicz se reconnaîtra chez les siens. » [2]

Le jeune artiste séjourna quelques mois à Paris. Il y peignit plusieurs toiles dont « Mi-carême à Paris (La Foule) ». Gide proposa à Wojtkiewicz de rester en France, mais le peintre préféra retrouver l’atmosphère familière de Cracovie.

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Mi-Carême à Paris (La Foule). 1907. Huile sur toile. 51,5 x 62,5 cm. Musée National de Varsovie.

Cérémonies

Ce prestigieux succès à l’étranger redonna confiance à Witold et suscita l’intérêt de ses compatriotes. Au cours des deux années qui lui restaient à vivre, l’artiste poursuivit son œuvre en réalisant notamment la série « Poses d’enfants », présentée en février 1908 à l’Académie des Beaux-Arts. Wojtkiewicz y explore la passion d’une princesse et de son prétendant dans un cadre bucolique et féérique. Les traits se sont affinés et les couleurs adoucies. L’expressionnisme a fait place au surréalisme.

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Enlèvement d’une princesse (Fuite). 1908. Tempera sur toile. 76,5 x 91 cm. Musée National de Varsovie.
Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Séparation (Adieu). 1908. Tempera sur toile. 90 x 100 cm. Musée National de Poznań.

Enfin, en octobre 1908, Witold Wojtkiewicz exposa sept tableaux de sa plus célèbre série, intitulée « Cérémonies », qui resta inachevée. Wojtkiewicz semble mettre en scène des contes où des enfants mélancoliques en amples tenues d’apparat pratiqueraient des rituels de cour. Il a pu ici encore s’inspirer en partie d’œuvres littéraires.

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: L’appel (L’Hommage). 1908. Tempera sur toile. 70,5 x 79,5 cm. Musée National de Wrocław.

Considérée comme la septième Cérémonie et la dernière création du peintre, « Méditations (Mercredi des Cendres) » est partagée entre blanc et noir, entre fantaisie et deuil. Ce peut être une réflexion sur la vie et la mort tout autant que sur la symbolique de la cérémonie des Cendres.

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Méditations (Mercredi des Cendres). 1908. Tempera sur toile. 80 x 90 cm. Musée National de Cracovie.

Witold Wojtkiewicz s’éteignit le 14 juin 1909, à seulement 29 ans. Sa mère aurait déposé le journal de son fils dans son cercueil, laissant ses pensées secrètes à jamais.

Witold Wojtkiewicz
Witold Wojtkiewicz: Un pierrot solitaire. 1907. Tempera sur toile. 65 x 80 cm. Musée National de Poznań.

Post-Scriptum

Le style émouvant de Wojtkiewicz, à la fois délicat et féroce, sensible et lyrique, profondément marqué par la courte vie de son auteur, ne peut laisser indifférent. Son ami l’écrivain Tadeusz Boy-Zelenski (1874-1941) écrivit à son propos : « C’était la tristesse d’un enfant malade, la tristesse d’un poète qui n’était pas en paix avec sa vie et qui, en fait, se sentait comme un hôte de passage sur terre » [3].

Traducteur reconnu de la littérature française, le même Boy-Zelenski permit en 1938 la publication de Ubu roi dans une Pologne libre mais de nouveau menacée. Tadeusz Boy-Zelenski perçut la pièce comme un signe de la nécessaire rébellion populaire contre les dictatures totalitaires naissant alors en Allemagne et en Russie soviétique.

Quant à Alfred Jarry, il reprit son personnage Ubu dans d’autres pièces pour continuer de moquer la niaiserie et la cruauté du monde, et mourut en 1907, peu avant Witold Wojtkiewicz, vaincu à 34 ans par la tuberculose et l’absinthe.

Le peintre symboliste Wlastimil Hofman (1881-1970) figurait parmi les membres du Groupe des Cinq qui exposèrent en 1907 à Berlin aux côtés de Witold Wojtkiewicz. Vous pouvez découvrir ou redécouvrir son parcours dans l’article : « Wlastimil Hofman. Tout est allégorie. »


Notes:

[1] François Walter: Gide et la peinture (online), (accès: 07.03.2021) Andre-gide.fr.

[2] Elżbieta Grabska: Lʼarrière-garde de lʼavant-garde: la colonie artistique polonaise à Paris 1905-1914. Préface au catalogue de l’exposition Witold Wojtkiewicz, mai 1907. Un art sans fontières. Publications de la Sorbonne, 1995.

[3] Tadeusz Boy-Żeleński: Ludzie żywi. 1929 (online), (accès: 07.03.2021) Wolnelektury.pl.

Bibliographie:

. Irena Kossowska: Witold Wojtkiewicz (1879-1909). Wyd. EDIPRESSE Polska S.A., 2006.

 

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